Jeudi 25 septembre 2008

Elle en a marre… mais marre ! Depuis combien de temps cela dure t’il ?

Depuis toujours… Aussi loin qu’elle puisse se souvenir…

Son Mari. Parlons-en de son mari… Il n’y a rien à en dire…

A quel moment lui a t’il dit qu’il… Comment s’y est-il pris déjà ..? Il désirait fonder un foyer… elle serait l’épouse parfaite…

Elle s’était fait avoir. Elle voulait échapper à son père… Le premier qui s’intéressait à elle, elle l’avait pris trop heureuse de fuir.

Belle fuite que voilà. Elle se retrouve maintenant à deux maisons plus loin que celle de son père... Un mari, deux mômes, un père, des voisins cons et un chien et des tortues et des canaries et un chat et… une vie de merde…

Et une maison de merde et elle en a marre et elle en a marre d’avoir marre…

Son mari, celui-là ! Lever à 7h30 à la troisième sonnerie du réveil. Direction la salle de bain pour 5 bonnes minutes. C’est maintenant à elle de se lever pour aller lui préparer son bol de café et trois tartines grillées avec de la confiture de fraise ou de mûre. Il ne dira pas un mot pendant son petit déjeuner. Mais de toute façon, elle n’attend jamais rien de ce qu’il peut lui dire. Qu’il se taise est tout aussi bien. Un bon quart d’heure plus tard, il sort le chien pendant 15 minutes puis il s’affale dans le canapé et attend tranquillement 8h15. Il part alors avec sa bagnole de merde pour son boulot de merde. Il part avec des miettes de pain grillé décorant élégamment son tee-shirt et parfois avec une tache de confiture de fraise sur la braguette ou ailleurs. Et tout ce cirque pour lui rapporter un SMIC de merde à la fin du mois qui lui permettra juste de vivoter un mois de plus.

Retour à 12h30 pour trois quarts d’heure. Il faut avoir fait le repas pour l’arrivée de Monsieur. Le minimum. Inutile de s’échiner derrière les fourneaux pour un mec qui ne rapporte que 5 000 et quelque francs par mois. Repas sans histoire. Monsieur râle parfois pour la forme. Il trouve que les patates sont trop cuites, que les pâtes sont pâteuses... normal. Son patron lui a fait faire un travail merdique le matin… normal.

Il a rencontré monsieur x, y ou Duchmol sur le chemin du retour… normal. Il a mal au dos, aux reins, au cou, au pied ou où il veut… normal. Elle acquiesce, elle sourit bêtement, elle s’intéresse vaguement par habitude… normal…

13h15, départ toujours dans la même bagnole de merde avec quelques taches de sauce tomate en plus de celles de fraise du matin.

Quand il reviendra à 17h, il la trouvera sur son banc de pierre dans la rue, s’assiéra à côté d’elle sans rien dire de nouveau, attendra son repas du soir, sortira le chien, se couchera à 22h et puis de toute façon elle en a marre.

Elle en a marre des mômes. Elle qui rêvait d’avoir des mômes intelligents, un garçon et une fille, beaux, premiers de la classe, affectueux et l’aidant à assumer sa vie ! Rien de tout cela à part que ce sont bien un garçon et une fille. Le garçon plutôt efféminé et la fille une dure à cuire. Tous deux, bons derniers de la classe, toujours dans la rue, n’assumant rien et surtout pas eux-mêmes, criards, piaillards, à tout critiquer et à la pomper.

Le chien ! Elle a voulu un chien mais c’est son mari qui lui a ramené celui-là. Il a du le choisir spécialement pour sa connerie, c’est pas possible autrement. Toujours à gueuler, à tirer comme un bœuf sur sa laisse, à perdre ses poils partout et à faire des yeux de hareng frit.

Et les tortues, les canaris, le père… celui-là ! Toujours sur son dos… sur leurs dos. Il faut aller manger ses saletés de merguez le vendredi soir, le recevoir le mardi soir avec des andouillettes frites et supporter son voisinage 24h sur 24.

Et quand il sort dans la rue en caleçon ! Quelle honte ! Il est trop gros pour sortir dans la rue en caleçon. Son ventre déborde, il a des seins, il a une peau trop blanche et trop flasque. Il est ridiculement ridicule. Ca se dit ?

Oh ! Et sa Juliette elle a des moustaches… et de la barbe. Qu’est-ce qu’il a bien pu lui trouver pour se mettre avec elle deux ans seulement après le décès de sa femme… de sa mère à elle ! Cette Juliette, elle ne cuisine pas bien, elle ressemble à un cheval et elle a la conversation d’une sardine en boîte. Elle ne fait même pas tapisserie. A moins qu’elle ne soit le fruit raté d’une très mauvaise ébauche d’un très mauvais copiste d’un très mauvais Lurçat !

Au lit, elle ne doit pas valoir tripette à part défoncer le matelas avec ses 90 kilos.

Parlons-en du lit. Le sien à elle n’est pas défoncé, lui. Il n’y a vraiment pas de quoi. Quand Alain a un besoin rarissime à assouvir, elle a à peine le temps de s’en apercevoir que c’est déjà fini.

Elle vous entend très bien : vous vous dites que ça lui évite à elle d’avoir les mêmes traces de fraise et de sauce tomate que son cher et tendre sur sa nuisette ! Et c’est vrai. Mais vous ne pensez pas à sa féminité qui ne demande qu’à exploser bien inutilement puisqu’il n’y a personne pour en profiter.

Les voisins ! Et bien, il n’y a rien à en dire et rien à en faire. Ce sont des voisins comme il y en a partout, sans prétentions pour elle, sans histoires pour elle, et trop vieux. Des retraités, des pensionnés, des handicapés, des anciens combattants et des centenaires du siècle dernier.

Et elle n’a pas de voiture et d’ailleurs pas de permis.

Elle est coincée dans son trou et elle rêve. Elle rêve à quoi ? C’est assez indiscret, mais vous seriez surpris de constater à quel point ses rêves enrichissent et comblent la maigre réalité de sa vie.

 

Elle rêve souvent de cocotiers. Allez savoir pourquoi… Elle s’est d’ailleurs acheté un beau poster à 30 Frs au bureau de tabac et elle l’a accroché avec des punaises rouges au-dessus du canapé. On peut y voir une mer du bleu profond qu’on obtient avec ces filtres spéciaux pour obtenir le bleu le moins naturel possible. Mais quel beau bleu ! Et le sable, de l’or étincellent  au soleil couchant ! On doit d’ailleurs hésiter à souiller sa surface en s’aventurant sur une plage pareille. Il est aisé de s’imaginer qu’aucun être humain n’a pu s’y prélasser avant vous. Et bien sûr, il y a des palmiers sur ce beau poster. On n’y voit aucune noix de coco mais c’est sûr qu’il y en a…

Alors cet idyllique espace riche en couleurs de laboratoire est un merveilleux support de rêves… Il favorise l’imagination la plus débridée et tout lecteur ayant réussi à arriver à ce paragraphe doit déjà être en train de s’y voir. Tout comme Evelyne qui s’y voit le plus souvent possible.

Elle rêve et rêve à cette plage sans trop savoir comment elle pourrait bien y débarquer. Vaudrait-il mieux prendre l’avion, le train, une bicyclette ? Ou faire de l’auto-stop ? Elle ne sait pas non plus quelle destination exacte il faudrait suivre ou quels bagages il faudrait prendre avec soi. Tout cela n’a que peu d’importance, d’ailleurs. L’essentiel est d’y être, c’est tout. Sans mari, sans mômes, sans voisins et bien sûr, sans père…

Seule… Totalement seule ? Et bien, pas forcément… mais c’est si intime… Parce que, oh il faut un peu le deviner, mais voyez-vous derrière ce palmier… le deuxième en partant de la gauche ? Ne serait-ce pas un petit bout de pagne… d’un bel indigène… forcément bien membré ..?

Elle rougirait presque d’avoir découvert par hasard cette présence sur le beau poster alors que celui-ci semblait pourtant exempt de toute vie quand elle l’a accroché au-dessus du canapé.

Mais il n’y a plus aucun doute depuis longtemps. Evelyne est dotée d’un sens aigu de l’observation et aucun détail de ce poster ne pouvait lui échapper. Quant aux détails intimes concernant les indigènes, il parait que tous les indigènes sont bien membrés là-bas, c’est tout.

Soyons clairs, Evelyne n’est pas un canon photogénique au sens où personne ne lui a jamais proposé de faire la couverture d’un magasine. Mais elle habite dans une sorte d’impasse en bordure de la nationale et personne n’a pu la remarquer à cet endroit. Même en passant beaucoup de temps sur son bac en pierre, comme celui-ci est légèrement en contrebas de la nationale, les voitures dans lesquelles il pourrait y avoir quelqu’un d’intéressant ou d’intéressé passent trop vite et on risque de ne pas la voir.

Ah ! Et aussi les quelques photos d’elle qui traînent ça et là ne sont pas un bon exemple car effectivement, elle n’est à son avantage sur aucune. Mais c’est tout à fait normal, ce n’est pas elle qui a pris ces photos. Si elle avait pu elle-même appuyer sur le déclencheur, les photos n’auraient jamais été comme ça.

Pourquoi cet aparté me direz-vous ? Auriez-vous déjà un sourire narquois ? Vous auriez tort car c’est uniquement pour vous expliquer qu’Evelyne ne peut pas accrocher une de ses photos sur le poster, le plus près possible du bel indigène, et croire au résultat qu’elle obtient.

Seul, le rêve peut donner une apparence à Evelyne qui cadre mieux avec la réalité du poster. Une belle vahiné sobrement vêtue de couleurs locales ou plutôt savamment dévêtue dans une exquise semi nudité artistique. Et bien si elle avait ce qu’il faut dans ses penderies et un vrai photographe qui ait su saisir d’elle ce qu’elle avait de mieux, tout cela aurait été très crédible…

Mais le rêve peut tout faire…

Et elle est  très souvent et le plus facilement du monde la superbe créature des îles convenant parfaitement au bel indigène bien membré qui n’attend quelle, de toute façon.

Elle est même parfois pliée de rire quand son mari est affalé sur le canapé et ne fait même pas attention à elle, alors que le bel indigène qui se trouve juste au-dessus n’arrive pas à cacher le désir qu’il a d’elle au travers de la forme sans équivoque de son pagne. Et quels ébats ne vivent-ils pas tous les deux !.. Ce que d’autres appelleraient une pornographie des plus débridées ? Une luxure des plus exaltées ? Et bien vous n’y êtes pas du tout. Un merveilleux romantisme teinté d’un soupçon d’érotisme du meilleur goût. Une sensualité tout à fait exquise qu’on peut d’ailleurs retrouver dans quelques perles de la collection Arlequin. Une touche de sexe... oui, mais une touche seulement, fondue et estompée comme derrière un Hammilton. Aucune luxure, oh non ! Enfin… si peu. Si luxure il y a, ce n’est même plus en fondu ou demi-teinte, plutôt en pastel aérien et translucide. Le tout vous l’aurez compris, dosé avec maîtrise, habileté et un goût très sûr.

En fait, ce rêve est très beau, accessible à toutes et vous êtes peut-être à mi-chemin entre votre triste solitude et la plage où vous pourriez retrouver le bel indigène. Mais Evelyne veille…

De plus, vous allez voir que tout n’est pas si rose que ça.

Quand Evelyne occupe la plage et en général à un moment particulièrement palpitant avec le bel indigène, il y a toujours quelque chose qui vient perturber ce bel arrangement. Ce peut être n’importe quoi, le facteur qui sonne, le chien qui aboie pour rien, les pâtes qui débordent de la casserole ou les mômes qui se chamaillent. Le mari perturbe rarement les rêves d’Evelyne car il est sans surprise et sans dérangement.

Erreur ! La nuit ! Ses ronflements ! Impossible de folâtrer à demi nue sur la plage en débordant d’une sensualité savamment dosée quand les ronflements d’Alain se répercutent aux quatre coins de la chambre.

Impossible de rêver tranquillement. On ne peut que rêver qu’on rêve tranquillement ! Que la vie est donc compliquée… et qu’il est donc difficile d’engager quelque chose de durable avec le bel indigène si bien membré ! A chaque fois qu’Evelyne est sur le point d’être totalement séduite et risque de perdre une vertu si bien défendue, les pâtes débordent…

 

Mais est arrivé un nouveau voisin. Depuis peu. Un jeune celui-là. Enfin jeune… tout est relatif, mais il ressemble étrangement au bel indigène caché derrière le deuxième palmier du poster. Et ce voisin est bien réel !

Tout le monde en a parlé dans l’impasse. Il y a si peu de place pour des nouveaux voisins ici ! Evelyne a eu la chance de l’apercevoir une fois alors qu’elle promenait son idiot de chien… Une véritable chance car tout le monde n’a pas encore pu le voir en chair et en os.

Le rêve et le poster deviennent vite insipides. Evelyne se sent des ailes pour foncer dans cette nouvelle réalité pleine d’attraits. Le voisin a des amis… beaucoup d’amis… et l’impasse change déjà de visage, plus vivante et moins grise.

Maintenant, quand Evelyne passe devant la maison de son voisin, elle y sent ce bouillonnement de vie et de bien-être. Il y a là quelque chose d’intriguant et d’enviable en même temps. Evelyne est attirée vers cette maison comme la limaille par un aimant. On dirait que la maison de son voisin est un îlot verdoyant et serein au milieu des vagues houleuses et grises du quotidien.

Tout a été si facile ! Un arrêt furtif un jour devant la  maison alors que le voisin se trouvait être justement dehors… un sourire timidement esquissé mais si ravageur et criant… et le sourire rayonnant du voisin…

Evelyne passe maintenant de plus en plus de temps avec son voisin, délaissant les patates trop cuites et les pâtes trop pâteuses. Tout devient carrément immangeable pour le pauvre Alain qui ne trouve plus de mots pour qualifier ce qui lui arrive.

Evelyne ne voit plus les heures. Les 12h30, 13h15 et 17h… et même les 22h du coucher ne veulent plus rien dire alors que chez le voisin, personne ne s’occupe des heures qui passent.

Le nouveau monde offert par le voisin ressemble  en bien des points à celui du poster d’antan. Un monde inaccessible qui n’a rien à voir avec Evelyne… rien de ce qui s’y passe n’a quelque chose à voir avec Evelyne. Elle en force pourtant les portes à toute heure du jour et de la nuit, et le voisin la laisse faire car il ne la voit même pas.

Evelyne est heureuse, ce nouveau monde n’est qu’à deux maisons de la sienne…

 

Toute l’impasse parle maintenant de la nouvelle Evelyne car une nouvelle Evelyne est réellement apparue comme un papillon émergeant de sa chrysalide. Seul Alain n’en parle pas car s’il parle à quelqu’un c’est avant tout à lui-même et personne n’en a connaissance.

L’impasse a commencé à parler d’Evelyne le jour où madame P. a remarqué qu’Evelyne promenait son chien à 10h30. D’habitude, madame P. n’y prêtait aucune attention, elle voyait simplement le chien d’Evelyne passer vers 10h30 devant sa fenêtre…

Mais ce jour-là, un papillon était né…

La première chose qui frappa Madame P. fut la largeur de la minijupe qu’elle vit passer devant sa fenêtre plutôt que sa hauteur. Les autres détails accompagnant la minijupe l’interpellèrent tout autant dans la seconde qui suivit. Le chemisier immaculé en dentelles très ajourées, une coiffure et une couleur qu’elle n’avait encore jamais vues auparavant, des talons d’une hauteur étonnante et des bas… en résille noire !

Madame P. était une femme pratique, intelligente et d’une gentillesse profonde. Elle avait d’ailleurs immédiatement sympathisé avec le nouveau voisin qui l’avait très vite appréciée pour ce qu’elle était vraiment…

Madame P. se dit simplement qu’une telle hauteur de talon n’avait rien de pratique pour promener un chien qui avait l’habitude de se croire attelé à un char de vitesse et ne connaissait que le grand galop. Madame P. pensa qu’Evelyne pourrait attraper froid en arborant ses dentelles alors qu’un gilet de grosse laine eut mieux fait l’affaire. Madame P. se demanda si des bas en résille n’allaient pas s’accrocher à tout bout de champ et madame P. se dit que la coiffure d’Evelyne allait demander un entretien constant pour se maintenir en l’état.

Enfin madame P. en conclut que la généreuse féminité d’Evelyne n’était pas forcément à son avantage mais elle en vint presque à rougir d’une pensée si peu charitable. Elle sut immédiatement quel allait être le sujet de conversation de l’impasse dans les jours suivants. En effet, elle entendait les portes et les fenêtres de l’impasse s’ouvrirent en cœur sur le passage de la tornade de dentelles, d’aboiements, de talons difficiles à gérer et de mèches de cheveux s’envolant au vent…

Madame P. rabattit son rideau et se tourna vers son mari assit dans son fauteuil. Il la regardait d’un air interrogateur.

- Pauvre Alain !.. » Fit-elle simplement…

Monsieur P. se remit à ses mots croisés en opinant de la tête.

 

Evelyne rayonnait littéralement du changement qui l’habitait. Elle n’entendait rien des fenêtres et des portes s’ouvrant d’étonnement au passage de son nouvel éclat.  Elle se sentait simplement parée des atouts de la vahiné qu’elle avait toujours été. Sûre de sa séduction enfin libérée, elle savait que le voisin ne pourrait qu’y succomber : Elle avait tant testé ses charmes sur le pagne du bel indigène du poster…

Mais le beau voisin lui, ne se sentait pas du tout dans la peau d’un bel indigène. D’ailleurs l’histoire ne mentionne rien sur le fait qu’il ait été éventuellement bien membré ou pas…

 

C’est madame P. qu’il faut consulter pour avoir la version la plus objective de la fin de cette histoire.

Elle vous dira qu’un jour, Evelyne dépassa les bornes, sans doute après avoir fait un pas de plus dans ses phantasmes délirants.  Evelyne fit des propositions au voisin, allant même jusqu’à s’asseoir inopinément sur ses genoux et voulant l’embrasser de force.

Le voisin resta béat d’étonnement dans un premier temps, se reprit en la repoussant et fit un long discours à Evelyne.

Il lui parla d’Alain (horreur !). Il lui parla de ses mômes (horreur !). Il lui parla des voisins (horreur !). Il lui parla de sa vie à elle (horreur, horreur et encore horreur !). Le voisin ne fit que renvoyer Evelyne à elle-même. A son poster d’antan qui avait perdu toute couleur entre temps.

La vie est dure – Peu de rêves peuvent être vécus jusqu’au bout en tant que rêves.

Madame P. vous dira que la vie d’Evelyne reprit son cours exactement comme avant. Les horaires, les patates et les pâtes, le chien plus idiot qu’avant encore et Alain encore plus silencieux.

Par Marc Drissi - Publié dans : Les nouvelles
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Mercredi 24 octobre 2007

Le noir n’est plus aussi noir. Une infime parcelle de conscience apparaît. Si ténue qu’il serait bien inutile de s’y attarder outre mesure. Aucun regard extérieur ne peut se douter du moindre changement mais une étincelle a surgi du néant. Pourquoi ? Et pourquoi à ce moment précis ? Certainement une légère modification du milieu environnant la chose en est t’elle la cause. La chose ? Et bien oui. Comment l’appeler autrement ? Ce n’est pas encore un être si tant est que cela le devienne un jour. Ce peut être une cellule ou quelques cellules animées d’une certaine volonté de vie bien obscure. Ce peut être un embryon aussi, pourquoi pas… Je préfère utiliser le mot chose pour le moment. Ainsi, si la vie s’en empare de manière à lui donner une conscience pleine et entière, je me laisse le loisir de renforcer cet état en lui reconnaissant seulement à ce moment-là le nom d’être et non plus de chose.

C’est vrai que le noir n’est plus aussi noir. Je le vois, je le sens. Avant, c’était un noir glacial qui ôtait toute envie de vivre ou de survivre. C’était un noir qui faisait penser à la mort dans ce qu’elle a de plus odieux. Quand la chaleur de la vie fait peu à peu place au froid de la condamnation au néant : cette punition infligée de tout temps pour avoir eu le droit de vivre pendant trop longtemps et que tant d’hommes redoutent quand ils ont mal vécu.

C’est vrai que le noir n’est plus aussi glacial. Je ne le ressens plus incrusté en moi comme une maladie incurable. L’ombre de la guérison prend forme mais reste encore bien floue et lointaine. Un semblant de chaleur s’empare de mon être et je sais que je vais bientôt renaître après avoir perdu une fois de plus mon identité.

Mais en fait, cette chose tapie sous moi me ressemble. Ou je ressemble à la chose. Elle doit attendre son heure pour vivre, comme moi j’attends la mienne pour revivre. A chaque fois que je revis, c’est comme si je découvrais tout pour la première fois. Je me sens un esprit neuf et pur, un corps jeune et vierge.

Une caresse glisse sur moi et sur la chose. Le réveil est proche, je le sais. J’ai revécu tant de fois que le moindre signe m’est déjà connu alors qu’il tente de me surprendre. Je devine la tendresse des douceurs suivantes. Mon sang se réchauffe progressivement et je vais bientôt pouvoir sentir mon nouveau corps, ma nouvelle enveloppe charnelle.

La chose sous moi enregistre les mêmes sensations que moi mais ne sait pas du tout ce qui lui arrive ni n’a conscience qu’il se produit un phénomène tout à fait unique pour elle. Je la plains sincèrement mais ne puis rien pour elle. Chacun doit naître ou renaître pour soi dans un monde qui n’est jamais exactement identique à celui des autres.

La chose vient de bouger… Non, pas exactement… Il n’y a aucun élément moteur dans son mouvement. Pourtant il y a comme une recherche inconsciente de sa part. la chose se débat si faiblement qu’il faut imaginer sa quête. Elle se débat contre elle-même et cherche à briser sa propre protection. Tout est si ténue en elle. Tout est si infime, si dérisoire mais elle a le droit de tenter d’exister. Je sens une volonté qui ne lui est pas propre la pousser vers le haut, la guider, galvaniser ses forces ridiculement faibles et je me surprends à vouloir l’aider.

Mais tout nous sépare. Nous subissons les mêmes choses mais ne pouvons rien l’un pour l’autre. Je ne peux qu’encourager mentalement la chose et ce, par pur égoïsme intellectuel…

Je suis capable de réagir égoïstement. J’ai donc retrouvé mon état d’homme que j’espérais bien ne plus devoir subir. L’homme sera éternellement lui-même et ne pourra jamais se fuir malgré son désir permanent de ne jamais être lui-même.

La chose acquiert de la vigueur. Elle vient de briser la gangue qui protégeait si bien sa faiblesse et elle jaillit plus vigoureusement que je ne l’attendais. Une force l’attire irrésistiblement vers le haut et toutes ses ressources sont concentrées vers un but qui lui échappe totalement.

Je sais ce que la chose trouvera. Elle trouvera la lumière et la chaleur. Tout se réchauffe autour de nous et les caresses que je reçois sont de plus en plus précises et tendres. Ce moment est toujours le meilleur. J’ai toujours pu en profiter pleinement car je n’ai jamais rien eu d’autre à faire pendant ce temps d’attente où je réapprends à vivre après avoir cru tout oublier. Et chaque fois, c’est la même chose : j’ai d’abord cette sensation de pureté et je crois être un ange plutôt qu’un homme. Et puis le poids ancestral de fautes et d’erreurs humaines retombe sur mes épaules et me revoilà bassement homme avec toutes les déceptions que cette connaissance peut comporter.

De savoir cette petite chose se battre en dessous e moi me réconforte. Elle n’a pas de poids sur les épaules sinon le poids de son ignorance de tout. C’est une chance qu’elle est bien incapable d’apprécier à sa juste valeur…

 

Mon sang se fluidifie et je ressens sa nouvelle vigueur se propager dans mon corps endormi.

La sève ardente galvanise la chose et l’étire toujours plus haut, toujours plus près de moi.

 

Je sens maintenant sa présence toute proche et j’attends. Je n’ai encore jamais vécu cette expérience. Il y a quelque chose de plus par rapport aux autres fois. Cette chose, cette présence fait partie de ma renaissance et devient indispensable à la création de mon nouvel être cent fois remodelé. Elle né complètement vierge et pure et me fait participer au miracle de sa création. Peut-être serai-je empreint de cette force que je discerne pour la première fois et qui peut donner une dimension inconnue à mon être.

La chaleur ambiante s’accentue.

Des odeurs me sont maintenant perceptibles. De nouveaux parfums naissent de nulle part et saturent mes sens trop neufs.

Les caresses qui glissent sur mon corps se font aussi tendres que celles d’une amante attentionnée à la sensualité suave et exotique. Mon corps se fait réceptif au moindre caprice de la douceur ambiante.

Des accords secrets s’élèvent semblent-il du plus profond de moi-même et se mêlent à la symphonie qui m’envoûte et me grise de ses tourbillons d’harmonies.

Le goût des couleurs et des formes que je ne peux pas encore voir stimule mon appétit de vivre.

La chose va bientôt m’atteindre. Je perçois parfaitement la puissance et la force toute neuve qui se dégage maintenant de tous ses pores en flux continus et dévorants. Je pressens qu’une parie de cette force m’est destinée. Je comprends que je suis l’élu et que ma vie ne va plus être un perpétuel recommencement. Je comprends que ma renaissance n’est plus aujourd’hui le fruit d’un cycle éternellement renouvelé.

La chose m’a atteint.

Ce n’est pas une chose. C’est un être comme moi. Différent en tout. Mais je suis moi-même différent de tout ce que j’ai été et je ne sais plus qui je suis et qui je vais être.

Mon corps et mon esprit sont remplis d’une énergie immobile… J’ai tort de dissocier les deux car je ne ressens aucune différence entre mon corps et mon esprit. Ils forment un tout au contraire, mais je suppose que j’ai pensé ainsi par habitude. Je découvre que je ne supporte plus cette enveloppe charnelle qui m’a été si pénible les autres fois quand mon corps reprenait un fonctionnement de corps avec ses lourdeurs, ses imperfections, ses contraintes et ses limites.

Peut-être suis-je mort pour de bon et suis-je un ange, un être désincarné, un esprit pur, une essence… Mais ce ne peut être car je sens mon corps autant qu’avant. Simplement, il a une autre dimension, une autre odeur, un autre toucher, un autre goût, une autre vue, une autre ouïe… une autre signification…

Alors je revis mais avec une autre compréhension et une autre unité. Une grâce m’a enfin été donnée et je ne suis plus prisonnier d’un jugement et d’une sentence irrévocables…

L’être commence à m’envelopper de sa présence. Il m’emprisonne dans les méandres des ramifications qu’il a produites pour moi. Il cherche à s’abreuver de ma propre conscience qui lui est inconnue. Il éprouve un irrépressible besoin de me la ravir. Il cherche à ne plus former qu’un avec moi et je suis prêt à lui accorder tout ce dont il pourra avoir besoin y compris ma propre unité.

Son contact provoque en moi une jouissance sans précédent. Je n’ai encore jamais éprouvé une telle sensation, un tel transport de tout mon être. Je n’ai jamais été uni à un autre être avec autant de perfection. Je m’abandonne complètement à cette merveilleuse fusion.

Je commence à sentir la sève de l’être se mélanger avec mon sang. Mais je sens aussi mon sang bouillonner avec sa sève. Je commence à ne plus être ni homme ni esprit. Mais je ne regrette rien. Tout est devenu trop merveilleux pour laisser place aux moindres remords, à la moindre inquiétude. L’abandon de mon état d’homme me procure au contraire une jouissance spirituelle éblouissante.

Je n’ai plus de sang. Je ne suis plus un homme et ne le serrai jamais plus. Je serai toujours autre chose de bien plus beau. Je ne serai plus jamais souillé par des semblables qui me trouvaient différents. Je serai différent et je n’aurai plus jamais de semblables.

L’idée même que j’ai pu être homme un jour s’estompe et pourtant je n’ai jamais été que cela.

L’être n’agit pas par amour, par haine ou par intérêt. Il agit uniquement par pulsions successives dans le seul but de vivre et de mourir après avoir donné la vie en un cycle inépuisable et simple.

Il ne naît qu’une fois et ne meurt qu’une fois. C’est merveilleux car il ne vit que pour créer et ne meurt qu’une fois qu’il a créé. Aucun homme ne serait capable de cela  car cette simplicité même l’effrayerait. L’homme est trop occupé à se fabriquer des raisons fictives de vivre pour mieux se cacher la seule et unique raison qui explique toute vie. Son aveuglement le pousse à toujours revivre et à toujours recommencer les mêmes erreurs et à transmettre ces erreurs de père en fils et de mère en fille. Quelle dérision !

Mais laissons-là les hommes car je n’en suis pas un et ne suis même plus sûr d’en avoir jamais été un.

Je suis un être unique, aspirant la vie par tous ses pores. Je suis celui qui n’a encore jamais été. Je sais maintenant que l’être me donne sa puissance en échange de ma conscience pour former un tout qui n’a jamais existé auparavant, qui ne ressemble à rien de ce qui a pu exister auparavant.

Je ne vois rien, je ne sens rien, je n’entends rien, je ne perçois rien… D’où me viennent donc ces étranges idées ? Je n’ai plus besoin de tout cela. Ce sont de maigres palliatifs comparés à ce que je suis devenu.

Je n’ai plus besoin de sentir une odeur car je suis parfum moi-même, fragrance si merveilleuse que nul autre que moi ne peut en mesurer toute la signification. Je n’ai pas besoin d’entendre le moindre son car je suis la plus pure des notes dans la plus céleste des symphonies jouée par l’instrument le plus divin. Je n’ai pas besoin de voir quoi que ce soit car je sais et j’ai Foi en moi. Je n’ai pas besoin de percevoir ce qui m’entoure car je suis universel.

Par Marc Drissi - Publié dans : Les nouvelles
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Samedi 11 août 2007
« …Enfin, je continue… Sur les plus hauts sommets de cette planète, il y a une étrange substance blanche, d’un blanc très pur qui fait mal aux yeux. C’est très froid aussi et on s’y enfonce quand on y marche. En fait, c’est encore de l’eau mais elle a pris une consistance particulière. On trouve vraiment de l’eau partout sur cette planète, même en grandes nappes… si grandes qu’il est impossible d’en voir la fin. On pourrait s’y noyer, vois-tu ?.. Cette terre est bourrée de curiosités et elle est tout à fait propice à la vie. Je dirais même qu’elle est faite pour la vie. »
« L’équipe de scientifiques a découvert qu’une civilisation apparemment très évoluée a vécu sur cette planète. Elle a totalement disparu sans qu’on ait pu savoir pourquoi. C’est incroyable qu’il ne reste plus un seul être intelligent sur cette terre. C’est à n’y rien comprendre… En tout cas, nous n’avons repéré aucune forme de vie vraiment intelligente. Il y a des animaux de toute nature… Enfin ! Il y a tellement de choses sur cette planète… »
- J’ai vraiment du mal à te croire, constatai-je abasourdi. Pourtant je ne t’imagine pas capable d’inventer une fable pareille. Cela me laisse perplexe. Il paraît impossible qu’un tel monde existe. Tout ce que tu m’exposes est bien trop beau pour être vrai… Comment veux-tu que je conçoive une planète où on trouve à portée de main tout ce qu’il faut pour se nourrir, boire, vivre !.. Et non seulement ça, mais un climat agréable et aucune vie intelligente… Une planète idéale à tous points de vue et personne pour en profiter !.. »
- C’est pourtant la réalité, insista Jort. Oh, je sais très bien que c’est difficile à imaginer mais je l’ai vue cette planète et je ne suis pas le seul. Mon équipe était aussi incrédule que moi au début et bien sûr, aussi enthousiaste ensuite. Par contre, je t’avoue que moi, je ne suis qu’un pilleur et je ne peux te donner aucune explication satisfaisante sur l’existence, la nature exacte et le pourquoi d’une telle planète. Ca, ce n’est pas de mon ressort. Mon équipe était en fait assez désorientée… quand je pense à ces malheureux…
- Mais quoi ? demandai-je avec impatience. Je ne vois rien de mal à tout ça. Qu’est t’il arrivé ensuite ? Pourquoi crains-tu pour ta vie après ce voyage ? Pourquoi celui-là plus qu’un autre ?
Jort soupira : « Je t’ai un peu expliqué ce qu’était l’Empereur et son fonctionnement qui se résume d’ailleurs à un régime de la terreur pure et simple. Mais en ce qui concerne ses pouvoirs, je suis intimement convaincu qu’ils sont liés à Cinéa. Pourquoi ? Je ne peux pas vraiment l’expliquer. C’est plutôt une intuition qu’autre chose. J’ai remarqué que lorsqu’on est loin de Cinéa on pense tout à fait autrement comme si on était délivré d’un poids énorme qui pèse sur nos épaules et qui nous empêche d’être lucide. Je ne suis pas le seul à avoir ressenti ce phénomène. C’est ainsi que certains voyageurs de l’Empereur ne sont jamais revenus. Mais contrairement aux bruits qui ont couru, c’était volontaire. Quand on voyage depuis un moment comme moi, on supporte de moins en moins le retour sur Cinéa… »
« Excuse-moi, je me suis encore éloigné de mon sujet… Tout cela doit te paraître bien décousu… Je n’ai vraiment pas l’habitude de parler et de dire ce que je pense sans arrières pensées… Oui, alors je te disais que les pouvoirs de l’Empereur seraient liés à Cinéa. Cela le condamnerait à rester ici quoiqu’il arrive. Or, que serait un empereur sans son peuple… Tu penses bien que si les merveilles de la planète que j’ai découverte étaient divulguées, tout le monde voudrait y aller, c’est une évidence. Bref, la capitale serait en ébullition, la situation très critique et difficile à contrôler. Personnellement, je voulais me montrer très prudent à notre retour comme si je me doutais de quelque chose. Mais mon équipe était tellement enthousiaste que personne ne m’a écouté. Les consignes de prudence que j’avais essayé de leur faire entendre ont très vite été oubliées. Ils ont parlé à tort et à travers… et ont tous été éliminés. Je suis le seul à être encore vivant et cela, tout simplement parce que je n’ai pas encore rendu mon rapport de voyage. Je suis certain d’être liquidé comme les autres dès que je l’aurai remis à l’Empereur. »
- C’est incroyable, m’écriai-je. J’ai trop de mal à croire tout ça. Ton histoire est complètement folle !
- Je sais, je sais, soupira Jort. Tiens, si nous mangions un peu maintenant ? Parler comme ça m’a mis en appétit même si je n’ai pas vraiment de raisons d’avoir faim en ce moment… Gogol, deux plateaux, fit-il en élevant à peine la voix.
Je souris, incrédule :’Il est peut-être performant mais à ce point !.. »
- Attends et tu verras bien. Je n’ai pas encore compris le fonctionnement exact et les possibilités de mon robot, mais il me surprend en permanence.
Gogol était déjà là avec deux plateaux repas fort appétissants, me laissant pantois.
- Une vraie merveille ce robot, m’exclamai-je. Je comprends que tu n’aies pas voulu t’en défaire.
Mais déjà, mon esprit était ailleurs : « Quand j’y repense, cette ville m’écoeure de plus en plus. Dire que je croyais trouver mieux que dans le désert. C’est encore pire ici. On y vit aussi difficilement mais en plus, il faut se défendre contre les gardes, les Reptos et les Repthommes. »
Jort hocha la tête : « Je ne connais pas bien votre façon de vivre à vous, hommes du désert. En fait, je ne m’y suis jamais vraiment intéressé. Mais je t’ai en face de moi et ça me donne envie d’en savoir plus et surtout sur toi, bien sûr. Comment vivez-vous ? J’ai trop parlé de moi… à ton tour maintenant. Je ne sais pas assez de choses de toi… »
- Après que tu m’ais dit ce que tu comptes faire pour t’en sortir. Pas avant.
- Que veux-tu donc que je fasse contre une bande de Reptos ou contre les gardes impériaux si ils sont lancés à mes trousses ? Il n’y a rien à faire sinon attendre la suite des évènements. Pour le moment, je fais traîner les choses. Tant que je ne rends pas mon rapport je ne crains pas grand-chose. Mais ça ne pourra pas durer éternellement…
- Et moi que puis-je faire ? demandai-je.
Jort secoua la tête : « Mais rien voyons ! Si je t’ai raconté tout ça, c’est parce que j’étouffais avec ce secret. J’avais besoin d’en parler à quelqu’un. Avec toi ou un autre, d’ailleurs, quelle importance ! Je n’attends rien mais ça m’a fait du bien d’en parler, voilà tout… »
- C’est ta manière de voir les choses, constatai-je. Pour moi, ce n’est pas pareil. Tu es la première personne et la seule à qui j’ai pu parler dans cette ville. Ce n’est pas faute d’avoir essayé mais dès que j’approchais de quelqu’un, il s’enfuyait en courant. C’était surprenant ! Toi, tu es différent et je m’en suis rendu compte très vite. De même que j’ai très vite compris que tu avais des problèmes. Il y a quelque chose en toi qui appelle mon amitié et il m’est impossible de te laisser tomber après ce que j’ai entendu. Je veux t’aider.
Jort hocha la tête : « Les voyageurs de l’Empereur vivent et souffrent de solitude. Avec qui veux-tu qu’on échange nos idées et nos points de vue… Nos découvertes aussi… Nous n’avons aucun contact entre nous. Nos missions sont secrètes et tout est fait pour qu’il ne puisse jamais en être autrement. Avoir pu parler librement avec toi m’a déjà fait un bien que tu ne peux pas comprendre… »
- Mais enfin, m’écriai-je. Dans la Capitale et avec la densité de population qu’il y a, il doit bien exister un mouvement de révolte, un semblant de résistance !.. 
Jort fit la moue : « Tu as vu toi-même les habitants de cette ville, n’est-ce pas ? Tu ne connais peut-être pas leurs habitudes mais tu en as déjà eu un aperçu… les rues sont désertes par contre, les troquets regorgent de monde. Toute la Capitale fuit dans l’alcool, dans la fumée et dans les lumières tamisées. Alors que veux-tu espérer ? D’ailleurs cet état de fait est encouragé et provoqué par l’Empereur lui-même évidemment. Pourquoi l’eau est-elle rationnée alors que l’alcool n’y est pas ? Pourquoi les gardes n’ont-ils pas le droit d’entrer dans les tripots ? Ce sont les derniers endroits sur cette planète où on soit à peu près tranquille. Même les Reptos n’y vont pas. Quant aux Repthommes, ils s’y tiennent à peu près à carreau. Tout est fait pour encourager le vice, la drogue et l’affaiblissement collectif. Pendant ce temps-là, on ne songe pas à se révolter. Nous ne sommes plus en état de le faire et nous le serons de moins en moins. Non, il n’y a rien à espérer du tout de ce côté-là. Je me suis déjà posé la question de savoir ce que l’Empereur recherche en nous transformant en un troupeau de bêtes sans plus aucune qualité humaine… Qu’y gagnera t’il exactement au bout du compte ? Question sans réponse… »
- La seule et unique solution, c’est que tu partes de la Capitale, constatai-je. Comme tu l’as dit toi-même, en dehors de ces murs tu ne craindras plus grand-chose puisque l’Empereur n’y étend pas son pouvoir.
- J’y ai déjà pensé, bien sûr. J’ai suivi tous les programmes d’adaptation qu’il m’était possible de suivre. Normalement, je suis capable de survivre n’importe où… mais tu me croiras si tu veux, je ne pense pas pouvoir vivre dans les déserts de Cinéa. Je ne veux pas me terrer dans les parties les plus désertiques de ma propre planète. Je ne veux pas vivre en homme traqué et finir ma vie comme une bête cachées dans les sables. Je m’y refuse.
- En attendant, tu te sens bel et bien traqué ici, alors je ne vois pas trop la différence… Et en tant que voyageur de l’Empereur, tu ne peux pas avoir accès aux vaisseaux ? Ne pourrais-tu pas t’enfuir ? Sur cette planète dont tu me parlais ?..
- Ca n’est plus possible maintenant. On a des ordres de mission qui nous permettent de nous rendre au Centre des Voyageurs, de monter un équipage et d’affréter un appareil. Je ne suis pas en mission et je ne franchirais même pas la première enceinte.
- Alors le seule solution, insistai-je, c’est bel et bien que tu t’éloignes de la Capitale. Il n’y en a pas d’autres. Ce ne serait pas définitif, cela te permettrait de te retourner et peut-être de trouver quelque chose qui te convienne mieux…
- Ah ! Tu cois vraiment que si j’allais dans le désert, je n’y resterais pas pour de bon ? Tu rêves, là. On ne trouverait jamais rien de mieux et c’est la pire des choses qui pourrait m’arriver. De toute façon, les portes de la Capitale sont gardées… Je ne pourrais même pas les franchir…
- Mais en arrivant, je n’ai vu que deux gardes ? Ce n’est pas bien méchant…
- Je ne sais pas par quelle porte tu es entré mais s’il n’y avait que deux gardes, en effet ce ne serait rien. Mais n’oublie pas que tu entrais dans la ville. Il n’y a quasiment pas de contrôles de ce côté-là. Pour en sortir, c’est différent. Tu n’as pas du faire attention au casernement qui jouxte chaque porte de la ville. Il y a une cinquantaine de gardes prêts à intervenir à la moindre alerte à chaque porte et les huit portes de la Capitale sont gardées de la même manière. Je suppose que tous les postes de contrôle ont mon signalement. Non, il n’y a vraiment rien à faire tu le vois bien…
Jort semblait avoir tous les arguments… pour ne rien tenter du tout. Mais cela me révoltait de ne rien trouver pour l’aider. De toute façon, il avait déjà du retourner le problème dans tous les sens et ma bonne volonté ne lui servait strictement à rien. Ma méconnaissance de la ville et de ses habitudes m’handicapait beaucoup. Je n’étais pas certain en outre que Jort ait réellement passé au crible toutes les possibilités. Je ressentais une pointe de fatalisme dans ses propos, ce qui pour moi évoquait plus la paralysie que l’action. Et moi, je voulais me battre et trouver à tout prix une solution… Je pensais que Jort n’en faisait pas assez pour s’en sortir…
- Ne t’en fais pas, reprit Jort. Maintenant, je voudrais en savoir plus sur toi, s’il te plaît. Tu m’as dis que tu venais de ?..
- De Karpo. Tu ne connais pas et tu oublieras certainement ce nom très vite. Cela n’a aucune importance. C’est un village qui ne comprend que quatre masures à moitié en ruine et qui ne se distingue même pas du paysage environnant. Nous faisions un peu de culture et d’élevage, ce qui nous permettait tout juste de survivre. Peu à peu, tout a été de mal en pis. Dans le désert, l’eau représente évidemment le problème majeur et de mémoire d’hommes, c’est la même chose depuis des générations. Les sources tarissent, il faut sans cesse rechercher de nouveaux points d’eau qui finissent par disparaître à leur tour. Un jhodi, nous avons pris conscience qu’il fallait maintenant aller beaucoup trop loin pour ne plus trouver que des trous d’eau croupies et insalubre. La terre s’est totalement asséchée, les cultures ne donnent plus rien et les bêtes sont mortes. Il n’y a plus d’eau et il n’y en aura plus. Les anciens disent que c’est irréversible.
« Tu comprendras aisément qu’une grande partie de nos croyances et de notre vie au quotidien est basée sur cette richesse inestimable que représente l’eau. Nos plus belles légendes que je te raconterai peut-être un jhodi disent que Cinéa a été prospère… bien avant l’Empereur actuel. Elles parlent de routes desservant toute la planète, d’eau coulant librement en de nombreux endroits de Cinéa et favorisant une nature luxuriante… Un peu comme sur ta planète je suppose. La famine et la soif n’existaient pas selon nos légendes et personne ne savait alors ce que cela pouvait signifier. Mais ce ne sont que des légendes et nous fabulons à qui mieux mieux… C’est à celui qui aura le plus d’imagination… »
Je me mis à rire : « Comme si cela avait pu exister ! Mais nous avons besoin de cette part de rêve pour assumer la dureté du quotidien. Ces conditions difficiles nous ont obligé à développer certaines facultés que vous ne pouvez pas avoir ici. Nous sommes capables de détecter un point d’eau à plusieurs jhodis de marche et même enfoui très profondément dans le sol. Nous avons exacerbé certains sens qui nous permettent de survivre ou de subsister là où vous trouveriez une mort certaine. Par exemple, nous savons d’instinct ce qui est comestible ou pas et nous savons exactement où le chercher dans le sable même quand il n’y a absolument rien de visible en surface. Nous avons aussi appris à supporter des aliments que vous ne pourriez même pas ingérer et notre organisme s’est habitué à y trouver des éléments fondamentaux dont nous avons besoin pour survivre. Nous savons réguler les apports en eau qui nous sont nécessaires et nous avons appris à limiter au maximum les déperditions du corps. Et puis surtout, je vais te dire quelque chose qui va peut-être te paraître complètement dénué de sens : nous connaissons la valeur de la cohésion dans la coexistence… »
Je vois à ton expression qu’en effet, ça ne te dit rien du tout. C’est ce que tu appelais ‘le code de l’honneur’ des hommes du désert mais sans savoir du tout ce que cela voulait dire. Dans nos tribus vois-tu, chaque individu à un rôle important à jouer pour les autres et c’est la réunion de tous les individus qui représente la parfaite cohérence du groupe. Je ne sais pas si tu me comprends car ces notions-là me semblent singulièrement absentes de votre culture à vous. Dans la Capitale, tout ne me paraît qu’individualisme et c’est en fait ce qui vous affaiblit tant devant le joug impérial. »
- Contrairement à ce que tu insinues, je saisis très bien ce que tu veux dire et j’ai souvent déploré cet individualisme, s’écria Jort. Mais je t’ai déjà dit que tout est fait pour nous y pousser. Nous sommes pris dans un engrenage savamment étudié…
- Et tu trouves que c’est une raison pour foncer tout droit dans le chemin qu’on veut bien vous montrer ?
- Mais on a pas tellement le choix ! Et puis changeons de sujet veux-tu. Raconte-moi comment tu en es arrivé à quitter ta tribu pour…
Un bourdonnement l’interrompit.
- Qu’est-ce que c’est ? demandai-je.
- Une visite, répondit Jort en pâlissant. Je n’aime pas cela du tout.
- Tu n’es pas obligé d’ouvrir…
- On forcerait ma porte. Il vaut mieux que je sache qui c’est…
Il se précipita et fit disparaître toutes traces de notre repas.
- Je préfère prendre mes précautions, dit-il d’une voix sourde. C’est peut-être lié à ce fichu rapport que je dois rendre… Sait-on jamais… La barbe… Ne reste pas là, veux-tu…
Jort me poussa vers une porte qui s’avéra être celle d’un débarras où s’entassait une foule d’objets hétéroclites.
Mais déjà, un bruit de voix me parvenait de la pièce où j’étais auparavant.
- Ce rapport… Est-il terminé… L’Empereur s’impatiente…
Cette voix ! Aucune expression, aucune tonalité. Pourtant forte, au débit mécanique. Elle me causait un certain malaise. J’aurais bien voulu voir à qui elle appartenait.
- Je ne l’ai pas encore fini Mayor, répondit Jort… Enfin… pas tout à fait. C’est la configuration particulière de la planète qui m’oblige à être plus long que les autres fois pour faire ce rapport.
- L’Empereur s’impatiente… Il vous laisse deux jhodis… Pas un de plus… Je reviendrai chercher le rapport… S’il n’est pas prêt… Attendez-vous à la sanction que vous méritez… L’Empereur pense que vous faites preuve de mauvaise volonté…
Il n’y avait aucune agressivité dans le ton de la voix mais cela renforçait encore la menace des mots.
- De la mauvaise volonté ! se récria Jort. Mais pas du tout. J’ai un travail à effectuer. JE veux simplement le faire bien et jusqu’au bout…
- Je reviendrai dans deux jhodis… Que le rapport soit prêt…
Un bruit de pas, puis le silence.
Un moment plus tard, Jort ouvrait la porte : « Ca y est, c’est fini. J’en ai encore des sueurs froides. As-tu entendu ? »
Jort était tout pâle et prêt à se trouver mal. Je le forçai à s’étendre sur le divan.
- Oui, répondis-je calmement. J’ai tout entendu. Que comptes-tu faire maintenant que le piège se resserre ?
- Il m’est difficile de faire traîner les choses plus que je ne l’ai déjà fait, dit-il d’une voix éteinte. Je savais très bien que je serais mis au pied du mur. J’espérais que cela viendrait le plus tard possible. Et bien voilà, ça y est. Que veux-tu que je fasse en deux jhodis ? Même pour terminer réellement mon rapport, c’est trop juste… Et bien je vais quand même m’atteler à la tâche, on verra bien…
- Si tu ne le rendais pas ? Es-tu sûr qu’ils mettraient leurs menaces à exécution ? L’Empereur doit donner énormément d’importance à ton rapport, je suppose. S’il le veut à tous prix, tu peux certainement faire encore traîner les choses… Ne crois-tu pas ?
- Non plus maintenant. Plus après la visite du Mayor. C’était le dernier avertissement. Je n’ai plus que deux jhodis à vivre…
- Ne parle pas comme cela. Je te ferai sortir de la Capitale que tu le veuilles ou non.
- Il n’en est pas question. Je vais tenter de terminer ce rapport et je m’en remettrai aux mains de l’Empereur.
L’attitude de Jort me stupéfiait. Le voilà qui acceptait son sort sans même se battre jusqu’au bout. L’injustice dont il était victime ne le révoltait même pas outre mesure !
- Tu vas chercher du travail ? demanda Jort à brûle pourpoint.
Un peu abasourdi : « Euh… Oui bien sûr… Pourquoi ? »
- Il n’y a pas de travail dans la Capitale. Tu n’as pas le choix. Garde… Il n’y a que là où tu puisses avoir une chance … Au Centre de Garde.
- La visite du Mayor t’a rendu complètement fou, m’exclamai-je. Tu n’en as plus que pour deux jhodis, tu risques d’être arrêté par les gardes et tu me proposes d’être garde moi-même ! Je te comprends de moins en moins.
- Il n’y a rien à comprendre. Moi je vais m’atteler à ma tâche et toi, il faut bien que tu t’en sortes. L’Empereur n’a jamais assez de gardes mais ils sont triés sur le volet… De toute façon, il n’y a pas vraiment le choix.
- Mais garde ! Imagine un peu que je fasse partie de ceux qui vont être chargés de…
- De m’arrêter ? Me liquider par exemple ? compléta Jort. Pourquoi pas après tout. Ce serait une sacrée coïncidence, hein ? Non je ne crois pas. Peut-être même pourrais-tu m’aider… En étant dans la place… Bien qu’en deux jhodis il n’y a pas grand-chose à espérer, je rêve…
- En effet ton idée est ridicule, dis-je sèchement. Que crois-tu que je puisse faire en deux jhodis ? Me transformer en un super héro de la garde impériale ? Incendier le Centre de Garde peut-être ? Ou mieux encore ! Détruire tout le système impérial ?.. Sans problèmes, c’est quand tu veux…
J’étais persuadé dans le fond que Jort cherchait n’importe quel prétexte pour m’éloigner de lui.
Il secouait la tête : « Tu ne comprends pas. Tu es tellement impulsif… Moi je suis prêt à accepter mon sort. Je m’y suis fait. Après tout, je n’ai qu’à m’en prendre à moi-même. J’aurais du rester sur Terra… C’est comme cela que j’ai baptisé la planète que j’ai découverte. Je n’y suis pas resté et j’ai maintenant à assumer mes actes, voilà tout. Je pourrais m’enfuir dans les déserts de Cinéa mais je ne le veux pas. Tu n’as pas à culpabiliser ou à vouloir faire des choses pour moi que je ne veux pas que tu fasses. Ma proposition, ce n’est vraiment que pour toi que je la fais. C’est vrai qu’il n’y a pas de travail dans la Capitale. Seul, reste le Centre de Garde qui à mon avis est l’unique possibilité. C’est vrai aussi que je t’ai dit que les gardes étaient vicieux en général. Mais cela ne veut pas dire que tu le deviennes toi-même. Au contraire, je pense sincèrement que tu pourrais peut-être améliorer les choses car tu es sain d’esprit et je suis persuadé que tu le resteras. Tu comprends ? »
« En plus… Je rêve… Je me dis que si tu étais garde peut-être trouverais-tu une solution. De quelle manière, je n’en sais rien du tout mais si étais dans la place, tu pourrais apprendre quelque chose ou m’aider d’une façon ou d’une autre… Enfin, je n’y crois pas vraiment mais sait-on jamais… »
Je n’étais qu’à moitié convaincu mais je ne pouvais pas refuser de tenter le coup. Je ne pensais pas du tout pouvoir faire quoi que ce soit pour Jort même en étant garde mais de toute façon, j’avais besoin d’un travail.
- C’est bon, fis-je. J’irai au Centre.
- Nous allons d’abord prendre du repos. Tu en as grand besoin…
Et c’était vrai. Comme si ces paroles avaient déclenché un mécanisme, je sentais tout le poids de ma fatigue tomber sur mes épaules.
- Tu vas passer par la chambre purifiante avant. Tu verras, tu te sentiras beaucoup mieux.
Je suivis Jort dans le couloir, montai quelques marches à sa suite en entrai dans une petite salle située à mi-étage.
- Déshabille-toi ici. Ensuite passe dans la chambre. Tu appuieras sur le bouton à droite de l’entrée. Tu verras, cela se passe très vite.
J’obtempérai, trop fatigué pour me poser la moindre question. Mes guenilles s’entassèrent dans un coin. En entrant dans la chambre purifiante, j’aperçus un bouton lumineux à ma droite sur lequel je pressai. J’éprouvai immédiatement une impression très désagréable comme si ma peau était tiraillée et malaxée en tous sens…
Quand je ressortis, je me sentais propre comme un jeton neuf et mes mimiques de plaisir tirèrent un sourire de Jort.
Il m’accompagna à l’étage où la douce climatisation d’une chambre m’accueillit ainsi qu’un vrai lit comme je n’en avais jamais connu. Et d’un moelleux !.. Je m’endormis comme une masse…
 
Je me réveillai en pleine forme. Une tunique propre et dans sandales en parfait état m’attendaient sur une desserte.
Je retrouvai Jort dans la salle où il m’avait reçu la veille.
- Et bien… me dit-il, tu as bien meilleure mine maintenant. Tu ne ressembles même plus à un traîne-désert…
« Sers-toi, ajouta t’il en me désignant des mets servis sur un guéridon. »
Je me jetai sur la nourriture sans demander mon reste.
- Je me suis mis au travail, dit Jort comme s’il se parlait à lui-même. Je n’avance pas.. Il faut que tu ailles au Centre après t’être restauré. Je vais te faire un plan. Tu te perdrais autrement…
Jort se concentra sur un tracé complexe qu’il dessina sur un parchemin souple.
- On se reverra, n’est-ce pas ? demandai-je.
- Je ne sais pas. Je ne connais pas bien les procédures pour devenir garde. Je ne sais pas si tu pourras ressortir du Centre…
- Je me débrouillerai mais je compte bien te revoir, moi, dis-je d’un ton sans réplique qui fit sourire mon ami.
- Et bien si tu y arrives, rejoins-moi au tripot où nous nous sommes rencontrés et si je n’y suis pas, alors ici. Mais pense à entrer par derrière. Je suis certain que le bâtiment est surveillé maintenant. Je te montrerai quand tu partiras…
Le moment était venu et Jort me sembla bien abattu, comme s’il regrettait désormais de m’avoir poussé à m’en aller…
Je le réconfortai de mon mieux et lui promis de revenir le plus vite possible.
Je n’étais pas sûr du tout de ce que je disais mais Jort avait bien besoin d’être rassuré et réconforté…
Par Marc Drissi - Publié dans : Les réfugiés du temps
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Mercredi 20 juin 2007
Vous êtes-vous posé la question très métaphysique de savoir si un vase en porcelaine disposé sur une cheminée serait du plus bel effet à côté d’un fer à repasser rétro en fonte terni ?
Quelques précisions concernant cette heureuse composition s’imposent :
La cheminée est d’une facture ancienne et traditionnelle. Seule, sa couleur présente quelque originalité : du rose le plus pastel au rouge presque brique selon des dégradés, des taches se fondant les unes aux autres et des veines à peine esquissées. Cette façon est intéressante car ce bel objet, malgré son âge vénérable, a traversé les ans sans prendre une ride et demeure sans nul doute de la dernière actualité.
Une glace de Venise dorée à l’or fin, au miroir terni et vénérable domine de son lustre la cheminée. Son reflet satiné, capricieux et moqueur, déforme malicieusement l’image des personnes désirant contempler de plus près cet objet d’art si authentique.
Le vase de porcelaine décore le plateau de la cheminée depuis plus de vingt ans. A cette époque, quatre vases se trouvaient là, chacun d’eux ayant été acquis à une date différente et possédant sa propre histoire. Il ne reste aujourd’hui que cet unique objet, les autres ayant été déplacés au fil des ans…
S’il existe des raisons à ces changements de décor, le temps lui-même en est le principal acteur. Aucun des vases n’était semblable à un autre et les caprices de la maîtresse de maison, les grands nettoyages de printemps et certainement beaucoup d’autres facteurs représentent ces petits détails qui s’accumulent avec le temps et finissent par modifier insidieusement l’ordre de toute chose.
 
Seul, le vase de porcelaine décorant encore le plateau de la cheminée est l’objet de cette étude.
Ce n’est pas un grand vase. Il est délicat de forme et d’aspect. Ce n’est pas un vase de Chine mais il s’y apparente dans le raffinement et l’élégance qui le caractérisent.
Les motifs dont il est orné représentent des gerbes de fleurs et de fruits joliment peintes à la main avec un goût très sûr. Des oiseaux exotiques aux ramages précieux s’ébattent parmi les motifs floraux dans des mouvements pleins de charme et de naturel.
Or ce vase, dont l’emplacement a très certainement été choisi par la maîtresse de maison, suscite la curiosité et les commentaires de tout invité de marque s’estimant en droit d’émettre son avis quand celui-ci ne lui est pas demandé.
C’est ainsi qu’une conversation fort instructive entre Mme Geminuit, Mlle H. de Rominet et la vieille Cunégonde, bonne à tout faire de la maison, est relatée ici car elle présente un certain intérêt.
Il faut dire que tout ceci s’est passé en l’absence de la maîtresse de maison et fort heureusement car cela n’eut probablement pas eu lieu autrement.
Ces dames furent introduites par la bonne Cunégonde dans le petit salon, et invitées à patienter le temps que sa maîtresse consentit à revenir au logis. Elle n’osa pas les laisser seules de peur, sans doute, qu’il ne vint à l’idée de ces dames de se croire plus chez elles que les convenances ne l’autorisaient et peut-être même, qu’un certain vase bien en vue ne vient à se retrouver par mégarde, bien caché dans les plis et les dentelles de ces charmantes femmes qui au demeurant se trouvaient être les plus honnêtes qui soient.
Voici ce qui fut dit entre les quatre murs bien douillets du petit salon en cet après-midi du mois de Mai :
Mlle de Rominet : « Ma bonne Cunégonde, cette cheminée n’a plus vu le reflet de votre plumeau depuis au moins un mois je pense… »
Mme Geminuit : « Croyez-vous Hortense ! Les bonnes ne sont plus ce qu’elles étaient… »
Puis Mlle de Rominet reprit : « … sans parler des cuisinières ! Tout ce qui passe entre les mains de la mienne a la même couleur roussie et le même goût de carbonisé… »
Mme Geminuit apostropha la pauvre Cunégonde comme si elle n’avait pas entendu son amie : « Ce vase n’était-il pas sur cette commode avant ? »
- Il n’a pas changé de place depuis que je suis entrée en service il y a dix neuf ans maintenant, s’écria la bonne Cunégonde. Vous m’avez déjà posé la même question la dernière fois que vous êtes venue… 
- Et bien Cunégonde, si je vous ai posé cette question, cela prouve que ce vase a bel et bien changé de place…
La brave bonne ne parut que peu sensible à la logique imperturbable de Mme Geminuit.
Celle-ci continuait : « Ce vase me semble plutôt déplacé sur cette cheminée. Il serait plus attrayant sur cette commode… »
- Avez-vous remarqué que l’artiste avait fait une bavure au bout de cette marguerite ? S’écria Mlle de Rominet. Et cet oiseau ! On dirait un hibou !
- Plutôt un dindon vous voulez dire, reprit Mme Geminuit. Il ressemble au ‘Chrismas turkey’ que nous avons mangé au dernier Noël. Notre cuisinière essayait une recette exotique qui venait de… du… d’un pays lointain de l’autre côté de la mer. C’était immangeable mais très exotique.
- Mais je n’avais jamais remarqué cela ! fit Mlle de Rominet en s’emparant du malheureux vase. Si je ne m’abuse, les anses ne sont pas symétriques. Celui-ci est plus bas que l’autre !
- Croyez-vous ? s’écria Mme Geminuit tendant son cou ridé et plissant ses yeux myopes. Les artistes ne sont plus ce qu’ils étaient… comme les bonnes…
- Est-il signé seulement ?
Mlle de Rominet renversa le vase au grand désarroi de Cunégonde qui se préparait aux pires catastrophes et priait ardemment que sa maîtresse vint la sauver sur le champ.
- Oh ! C’est illisible… l’auteur n’a pas du vouloir qu’on le reconnaisse. La prudence et la sagesse sont sœurs jumelles, c’est bien connu.
Mme Geminuit arracha presque le vase des mains de sa tendre amie et colla son nez à la forme sophistiquée au fond du vase : « Je n’y vois peut-être pas de loin, mais de près… Oui… Je lis Marie… Marie de Mouye… toncu »
Un froid s’ensuivit que Mme Geminuit ne sembla pas comprendre.
Mlle de Rominet gémit : « Etes-vous sûre de ne pas vous être trompée ?.. C’est un nom si étrange… Si insolite !.. »
Mme Geminuit replongea son nez au fond du vase et chercha un nom de remplacement car elle venait de s’apercevoir qu’un tel nom n’eut pas été inscrit en toute lettre, même au fin fond du plus profond des vases.
- C’est plutôt Marie de Mowevitchz, je crois…
Mlle de Rominet s’empara de ce nouveau nom avec empressement : « Oui, certainement, ce doit être cela… D’ailleurs, cette consonance étrangère prouve que ce vase n’est pas de chez nous. Je savais qu’il était exotique… Chinois peut-être ? »
- C’est possible, remarqua Mme Geminuit d’un air inspiré. Le tracé des lettres est tout à fait chinois.
- Et s’il avait appartenu à un empereur de là-bas ? Il paraît qu’il n’y a que cela dans ces pays. La grand-tante de Mlle de Bergerond a un cousin dont l’oncle par alliance est marié à une petite de Latour dont l’arrière grand-père aurait été en Chine, du moins à ce qu’on dit. Il n’est jamais revenu de son voyage car il serait devenu un empereur de Chine comme tous ceux qui vivent dans ces contrées. Il serait couvert d’or et de… et de… parfums et il serait devenu… poly… polygra… enfin il a toute sorte de femmes voilées autour de lui et…
- Hortense ! S’écria Mme de Geminuit. Comment pouvez-vous écouter de telles horreurs ! La débauche ne sied guère à une dame comme il faut et vous n’auriez pas du être en un lieu où elle était aussi bien décrite !
Mlle de Rominet rougit puis passa de mauvaise grâce à un autre sujet : « Ce vase est en porcelaine, je crois… »
- Certainement, acquiesça Mme Geminuit. Mais on en trouve de plus fine. La pâte présente quelque irrégularité qui diminue la valeur de cet objet si tant est qu’il en ait une.
Cunégonde sembla retrouver un peu de sang froid et décida de faire acte de bravoure :
- Mesdames, ce vase est fragile. Il serait peut-être prudent de le reposer là où vous l’avez pris…
- Ah oui, bien sûr, fit Mme Geminuit d’un air détaché. Et elle se dirigea tout droit vers la commode qui se trouvait à l’autre bout de la pièce.
La défaillante Cunégonde ne put que gémir et tenter de se maintenir debout sur ses jambes qui ne la soutenaient plus.
Mlle de Rominet fit un mouvement approbateur de la tête quand elle vit le vase trônant à sa nouvelle place : « Il a toujours été très bien à cet endroit où il est mis en valeur juste comme il faut. »
- Mais cette cheminée est bien vide, constata Mme Geminuit. Que diriez-vous de cet objet qui associe l’utile à l’esthétique ?
Elle s’emparait du vieux fer en fonte dont on ne se servait plus car il était encombrant et lourd et le disposait sur le plateau de la cheminée.
Mlle de Rominet hésita un instant puis reconnu que ses talents en matières artistique n’avaient jamais été découverts par quiconque et encore moins par elle-même. Elle manifesta donc un vif intérêt pour cette composition recherchée dont elle n’aurait jamais eu l’idée.
Quant à la mourante Cunégonde, elle avait du s’asseoir devant les visiteuses et devant la cheminée nouvellement garnie, certainement dans un état d’admiration proche de l’extase.
Un bruissement de soie alerta la compagnie. La maîtresse de maison fit son entrée avec son sourire habituel, charmant et serein.
Si elle remarqua l’extrême agitation de sa bonne ainsi que son étrange comportement, elle n’en fit rien paraître, mettant ses visiteuses à l’aise, leur présentant ses excuses pour son retard et les priant de bien vouloir prendre le goûter avec elle malgré l’heure tardive.
La brave Cunégonde vit le regard de sa maîtresse se tourner machinalement vers la cheminée à la recherche de son cher vase. Elle vit l’étonnement puis l’incompréhension de sa maîtresse et se prit à chercher les mots qui convenaient pour la rassurer mais ne trouva rien. Eut-elle trouvé qu’elle n’eut pu les prononcer car sa langue était sèche comme un croûton de pain racornit.
Alors, prise d’une subite illumination, elle roula des yeux en tous sens pour indiquer discrètement à sa maîtresse qu’après moult périples dont elle avait essayé d’atténuer les effets, le vase se retrouvait maintenant sur la commode alors qu’un vieux fer à repasser dont elle aurait du se défaire depuis longtemps trônait en bonne place sur la cheminée de marbre.
La maîtresse de maison, certainement convaincue par la clarté de ces explications, fit le tour de la pièce du regard et finit par découvrir son vase de porcelaine dont l’éclat satiné l’appelait au secours parmi les ombres qui peuplaient ce coin de la pièce.
Sans mot dire, elle prit son cher vase et le posa tranquillement sur la cheminée à côté du vieux fer à repasser. Elle recula de quelques pas, sourit, puis se tourna vers ses tendres amies : « Toute idée nouvelle comporte du bon, n’est-ce pas là votre avis ? »
Mlle de Rominet et Mme Geminuit se regardèrent un peu gênées. Puis le petit salon sembla s’éclaircir et Mme Geminuit sourit : « Ma chère, nous n’aurions pas du nous mêler de ce qui ne nous regardait pas mais vous avez l’art de tout arranger sans rien froisser… »
Nous interrompons là cette conversation car le restant ne concerne nullement ce qui nous intéresse.
Contrairement à ce que pensent les gens qui ne perçoivent que la moitié des choses, celles-ci ont une âme. Du moins, presque toute chose a une âme car cela n’est pas aussi systématique. Il faut que l’objet ait été façonné avec foi, que l’artiste se soit donné de telle manière qu’il lui ait transmis une partie de lui-même. Et bien sûr, plus cette communion entre le créateur et son œuvre est importante et pure, plus l’âme de l’objet est belle et parfaite.
C’est ainsi que le vase de porcelaine a une âme tout comme le vieux fer à repasser.
Ce dernier n’a pas les attraits du beau vase, mais il ne manque pas de mérites. Il n’a pas été façonné par un artiste mais par un homme plein de bon sens qui aurait plutôt eu tendance à penser au but utilitaire de ce bon vieux fer plutôt qu’à un quelconque sens esthétique. Ce en quoi il n’a pas eu tort puisqu’un fer à repasser sera toujours un fer à repasser…
Il n’empêche que le fer à repasser trône maintenant en compagnie du vase de porcelaine et que ni l’un ni l’autre n’y peuvent rien car la fatalité les a réuni sans que leur avis n’ait été sollicité.
 
Le vase de porcelaine ne se plaint pas. Il a longtemps été seul et se dit que toute compagnie vaut mieux que cet éternel reflet de lui-même dans le miroir de Venise. Il serait même plutôt optimiste en ce qui concerne ses futures relations avec le fer à repasser car il ne lui vient même pas à l’idée que l’on puisse vivre l’un à côté de l’autre et non l’un avec l’autre malgré toute la bonne volonté déployée. Le vase de porcelaine se sent prêt à assumer beaucoup de choses mais il lui manque la connaissance des choses. On peut dire qu’il a beaucoup vécu sans avoir vraiment vécu. Ou alors que c’est un ancêtre sans expérience, ce qui revient au même.
Le fer à repasser, lui a vécu mais a-t-il pour autant les facultés nécessaires pour comprendre les états d’âme d’un vase de porcelaine ?
Le fer à repasser se vante de ses nombreuses expériences. Il sait tout, il connaît tout, il a un avis sur tout. Et c’est vrai que ce cher vase a vécu mais il a connu ce qu’on a bien voulu lui faire connaître, c'est-à-dire la lingerie de la maison. Toute personne étrangère sera tentée de dire que cette vision du monde est légèrement limitée mais ne soyons pas mauvaise langue : la lingerie fine et moins fine de la maison représente bel et bien le monde du fer à repasser. En conséquence, qu’il se targue d’être un expert en ce monde signifie simplement qu’il est arrivé à maîtriser tous les rouages du monde dans lequel il lui a été permis d’évoluer. Tout est question de nuances.
 
Sur la fameuse cheminée, le vase de porcelaine et le vieux fer à repasser se regardent.
Le vase se demande dans quel matériau étrange cet objet décoratif pour le moins insolite a bien pu être forgé et quel artiste de renom en est l’auteur.
Le fer à repasser se demande quel lien il peut y avoir entre cette chose fine et délicate et les cotons amidonnés dont il est un si grand expert. Ne voulant pas rester dans l’incertitude mais ne voulant pas paraître ignorant, il décide qu’il s’agit là de l’un de ces nouveaux appareils lancés sur le marché pour tuyauter les cols de chemisiers.
Sur ces excellentes bases, il déclare au vase de porcelaine dont les formes féminines l’interpellent quelque part : « Il n’y a aucun de mes napperons sur cette cheminée. Trouvez-vous cela normal ? »
Le vase de porcelaine n’a jamais connu de napperon mais le ton du fer à repasser lui indique qu’il s’agit là de quelque chose de première importance : « En effet, il n’y a pas de napperon… Cela manque t’il à ce point ? »
Le fer à repasser, très étonné par cette absence de bon sens, rétorque : « Si cela manque ! J’ai toujours entendu dire qu’il y avait des napperons sur les cheminées. Nous sommes bien sur une cheminée, n’est-ce pas ? »
- Mais… oui, répond le vase qui n’a pas en l’occurrence un choix multiple de réponses.
- Alors il devrait y avoir des napperons. Ce manque de goût et de correction de la part de la maîtresse de maison est étonnant. Je suis persuadé que vous vous êtes fait la même réflexion ?..
Le pauvre vase est très embarrassé car il semblerait bien que toute cheminée se doive de comporter des napperons. D’un autre côté, le vase ne sait pas ce qu’est un napperon mais le fer, lui le sait et semble tout à fait sûr de son fait, alors… « Je crois que… un… ou deux napperons sur cette cheminée… seraient du plus bel effet… »
Le fer manifeste un vif contentement : « Oui, peut-être deux. C’est cela même. Il faudrait deux napperons et peut-être aussi quelques serviettes bien blanches et bien pliées. J’ai toujours beaucoup aimé les serviettes. Qu’en pensez-vous ? »
Sûr de l’assentiment de cet étrange objet qui le côtoie, le fer décide en lui-même que son compagnon ne tuyaute peut-être pas si mal que cela les cols de chemisiers qui lui sont confiés : « L’amidon utilisé par les repasseurs professionnels est d’une qualité supérieure à celui trouvé couramment dans le commerce. Je pense par exemple à la marque Midonnette. »
Le pauvre vase est perplexe car ce charabia demeure et demeurera certainement à tout jamais incompréhensible pour lui. Mais il ne veut pas froisser le fer et ne souhaite que se porter à sa hauteur sans pour cela faire preuve de faiblesse : « … Midonnette ?.. »
- Bien sûr, dit le fer à repasser avec emphase. Cette marque est excellente et donne de meilleurs résultats que les autres. Les professionnels le savent bien.
Le vase se rend compte qu’il s’est engagé dans une voie sans issue, aussi biaise t’il : « Les napperons ont…. de l’amidon… »
Ceci n’est pas une question. Ce n’est pas une affirmation non plus. Enfin, cela se situe entre les deux…
- Les napperons en état d’utilisation sont toujours amidonnés, dit le fer d’un ton de précepteur. S’ils ne l’étaient pas, ils seraient trop mous pour l’usage auquel ils sont destinés. Il m’est arrivé de voir des napperons sans amidon mais ils ne bougeaient jamais de la corbeille dans laquelle ils étaient parqués. Cela m’amène à penser que ceux-ci ne méritaient pas d’être repassés par moi et qu’ils devaient s’en trouver fort marris. Ils ont certainement eu un comportement fort déplorable pour déplaire à ce point à notre maîtresse qui ne prend pas les mesures les plus extrêmes qui soient même lorsque c’est justifié.
Le vase se sent de plus en plus perplexe devant tant de nouveautés. Attiré vers le fer à repasser, il est en même temps incertain de pouvoir jamais le comprendre. Beaucoup de choses les séparent. Enormément de choses… mais ils sont là, tous les deux, dominant le vaste monde du haut de la cheminée. Il faut donc faire face à cette nouvelle situation… l’accepter… et en tirer le meilleur parti. Deux âmes ainsi faites doivent pouvoir se donner les moyens de construire quelque chose de commun, quelque chose pour laquelle chacun puisse contribuer également dans une symbiose parfaite et parvenir ainsi à une union sans faille…
Le fer à repasser, lui, ne se trouve pas tout à fait dans les mêmes dispositions d’esprit mais après tout, il y a si peu de différences !..
Le fer à repasser, lui, se dit qu’après tout, les choses qui l’entourent peuvent évoluer, s’adapter et tendre vers sa propre vision des choses. Avec un peu de bon sens, ce vase se dirigera sur les rails qui permettent d’acquérir l’art qui est le sien. La cheminée également et puis la commode qui se trouve dans l’angle le plus lointain aussi, et puis… et puis tout ce qui l’entoure maintenant.
Et puis en y réfléchissant bien, il vaut mieux donner un coup de pouce aux choses car si on attend qu’elles bougent d’elles-mêmes, cela prendrait trop de temps…
- Qu’avez-vous l’habitude de tuyauter ? Demande le fer d’un ton ferme et irrémédiable.
Vous l’aurez compris, le fer ne veut que pousser le pauvre vase dans ses derniers retranchements afin de le déstabiliser, ce qui lui permettra d’en remodeler les formes à sa convenance.
Il faut en effet être dur et implacable avec les autres. Ils n’en évolueront que mieux et plus vite. Ne pas leur laisser de choix… Les coincer dans une voie déterminée, ils ne pourront pas s’en échapper pour leur plus grand bien
Le vase a pâlit, désorienté. Ses couleurs se voilent. Les marguerites peintes avec amour s’étiolent et les oiseaux chatoyants se mettent à ressembler à des hiboux (ou aux dindons de Mme Geminuit).
- Je n’ai pas encore procédé au tuyautage... de… napperons, ou de…
- Comment ! Coupe le fer. Est-ce possible ? Quelle ironie et quel manquement à toute raison !
Le vase ne sait comment réagir : « Je crois que je suis fait pour décorer les cheminées… » Dit-il d’une toute petite voix.
- Quelle est cette extravagance ? Demande le fer n’en croyant pas ses oreilles. Rien n’est fait pour décorer. Tout sert à quelque chose. Je reconnais que je ne suis pas très sûr de votre usage exact, mais j’avoue que votre manière de dire ‘je crois que je suis fait pour décorer les cheminées’ me fait bien rire. C’est même la chose la plus désopilante que j’ai jamais entendue…
Et le fer part d’un grand éclat de rire qui se répercute dans la pièce et rend le vase plus malade encore.
Le pauvre vase ne cesse de sentir ses couleurs et ses motifs s’étioler. Il se rend compte que si cela continue ainsi, il ne sera plus bon à rien. Jamais la maîtresse de maison ne voudra conserver un objet dont l’attrait décoratif aura disparu. Il en est tout à fait sûr.
C’est à ce moment précis qu’il lui vient une idée :
- Je crois me souvenir qu’un jour, la bonne a parlé de fleurs, dit-il avec un regain de vivacité. Les vases servent à mettre des fleurs, c’est ça. Je n’en ai jamais eues mais voilà ma fonction. Je suis un objet décoratif qui sert à mettre des fleurs dedans. Qu’en dites-vous ?
Etonné, le fer ne comprend pas le rapport qu’il y a entre un objet qui se voudrait uniquement décoratif, des fleurs et lui-même. Il veut essayer de retomber sur ses pieds (cette expression est très imagée en l’occurrence).
- Vous vous contredisez totalement, fait-il sévèrement. Vous prétendez représenter un objet purement décoratif. Pourtant vous avouez être fait pour recevoir des fleurs ce qui signifie que vous avez une vocation utilitaire, ce qui est normal. Mais vous admettez n’en avoir jamais eues. Vous êtes complètement irrationnel et je dirais même que vous faites acte de fatuité en vous attribuant des fonctions issues de votre imagination.
Pour le coup, le vase blêmit. Il n’y a plus de fleurs, de fruits ni d’oiseaux exotiques sur ses formes féminines. Il se sent totalement nu et dépouillé de tout ce qui lui appartient depuis que des bribes de conscience lui étaient venues entre les mains de son créateur.
Le vase se sent devenir translucide. La signature qui se trouve au plus profond de lui-même, celle qu’a si difficilement déchiffrée Mme Geminuit s’efface lentement jusqu’à ne plus exister comme si elle n’avait jamais été là.
Le vase ne peut déjà plus parler. Il ne peut plus penser. Il n’a plus aucune raison de penser ni de parler. En a-t-il jamais eue d’ailleurs ? A t’il même jamais existé ?
Qui pourrait se souvenir d’un vase précieux et délicat aux coloris et aux motifs ravissants qui se serait trouvé sur une cheminée parée d’un miroir de Venise aux dorures riches et ternies ?
Qui se souviendra jamais d’un vase merveilleux et exquis dont l’éclat illumina le petit salon d’un hôtel particulier jusque dans ses plus sombres recoins ?
 
Un jour, la bonne se rappelle de manière fort incongrue que le petit salon n’avait pas été astiqué depuis bien longtemps. Elle a déjà fort à faire avec les cuivres du salon d’honneur, les cristaux, les chandeliers et les lustres, l’argenterie, le linge fin et moult autres choses qui lui font parfois philosopher sur sa pauvre condition de bonne à tout faire.
Un ancien soupirant lui avait dit un jour qu’elle était faite pour resplendir dans un adorable costume de soubrette au tablier immaculé et amidonné… Elle était jeune, insouciante et son joli minois avait fait plus d’un ravage à cette époque-là, mais c’était si loin tout cela…
Elle se sent percluse de rhumatismes maintenant et n’attend plus le moindre soupirant pour le restant de ses jours… A moins qu’il ne soit aussi fatigué de la vie qu’elle-même. Quel avantage tirerait-elle donc de s’encombrer d’une deuxième canne alors que la sienne lui est largement suffisante. Cela signifierait que les ennuis seraient multipliés par deux, toujours par deux et que les compensations elles, s’en iraient en diminuant… toujours en diminuant… Les hommes ne seraient toujours que de grands enfants perdant tous leurs attraits d’enfants dans la vieillesse.
La brave Cunégonde se surprend elle-même par la subtilité de son analyse et ouvre gaillardement la porte du petit salon. Cela sent le renfermé. Il va falloir aérer tout cela, ouvrir en grand fenêtres, voilages et persiennes, épousseter, briquer et cirer…
Un rai de soleil se reflète dans le miroir de Venise, irisant le petit salon de mille feux. Cunégonde, déjà armée de son plumeau, jette un regard vers la cheminée et se fige sur place, ébahie.
Sur le plateau de marbre de la cheminée, trône un vieux fer à repasser, rouillé et totalement inutilisable. Son reflet dans le miroir accentue encore l’incongruité de sa position.
Juste à côté, se trouve un vase dont Cunégonde ne se rappelle pas du tout l’existence. Il est d’une blancheur laiteuse et est aussi déplacé à cet endroit que le fer.
La bonne s’en saisit avec curiosité. Le vase est d’une forme gracile et ne pèse pas plus lourd qu’une plume d’oie. Cunégonde le retourne dans tous les sens, essayant d’y trouver un détail qui puisse l’aider à se souvenir de sa provenance.
La brave bonne connaît assez sa maîtresse pour savoir que ce vase ne correspond pas du tout à ses goûts raffinés et parfois originaux tout en restant de la meilleure élégance.
Elle ne peut trouver aucune signature, aucun indice qui puisse lui indiquer quoi que ce soit.
Le vase n’a aucune valeur et Cunégonde décide de le jeter dans le sac qu’elle a apporté avec elle pour y mettre les minons, les chiffons et les pelletés de poussière.
Après un instant de réflexion, elle y rajoute le vieux fer à repasser. Inutile de s’encombrer d’objets totalement inutiles et le petit salon doit reluire après son passage.
Elle croit entendre un léger tintement cristallin lorsque le fer rejoint le vase dans le sac aux détritus, mais n’y prête aucune attention et, déjà satisfaite d’elle-même, prend son plumeau et envoie des nuages de poussières tournoyants et tourbillonnants dans toute la pièce…
Par Marc Drissi - Publié dans : Les nouvelles
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Mercredi 9 mai 2007

Le vent soufflait aussi fort dans les rues. Les bourrasques faisaient voleter des tourbillons de poussière rougeâtre qui piquait les yeux. La visibilité réduite et mon manque d’habitude des rues d’une ville m’empêchait de prendre des repères et je suivais mon guide d’aussi près que je le pouvais de peur de le perdre.

Les pans de sa cape virevoltaient autour de lui. Jort avait l’air d’une forme fantomatique, sans cesse mouvante.

Des nappes de fumerolles nauséabondes s’effilochaient au ras du sol et je n’arrivais pas à voir où je mettais les pieds. Cette ville me fit penser brusquement à un vaste taudis.

Mes pensées vagabondaient… J’avais tourné une page de ma vie en rejetant l’existence de plus en plus misérable que je menais avec les miens dans le désert. J’avais souffert pour parcourir l’immense distance qui séparait mon village de la Capitale. Je n’avais rencontré aucun dérivatif à la monotonie du voyage. Tout était morne et mort. Ma maigre besace, la poussière dans la bouche, dans les yeux… Les pieds en sang. Voilà tout ce que je retenais. Mais j’avais été soutenu par mes rêves et mes illusions…

Et tout cela pour trouver quoi ?..

Combien de jhodis avais-je donc cheminé ainsi ? Impossible de le savoir. Des jhodis et des jhodis… Peut-être me croyait-on mort là-bas. Ils avaient tous essayé de me dissuader de partir : « Qu’espères-tu donc trouver ?.. Tu vas te faire mettre en pièces par les bandes de traînes-désert… Depuis mémoire d’homme, la tribu est ici. Tu n’as pas le droit de la quitter… »

Tout cela ne faisait que renforcer ma décision. Personne ne savait exactement ce qu’était la Capitale, personne n’y avait été. Moi je voulais savoir…

Jort continuait à marcher d’un bon pas, tournant le coin d’une rue, en traversant une autre. Je le suivais machinalement, tentant d’éviter les détritus qui voletaient au vent.

Conscient de ses craintes, je jetais parfois un regard en arrière. Rien… Ah si ! Peut-être une vague ombre derrière ce coin de mur… Et alors ? Cela ne voulait pas dire grand-chose dans cette ville fantôme…

Nous étions arrivés. Une demeure étroite, écrasée par deux bâtisses colossales à moitié en ruine.

A l’intérieur, nous nous secouâmes pour nous débarrasser de la poussière qui nous collait à la peau.

Jort verrouilla soigneusement la porte et me désigna une niche fermée par une paroi et qui semblait faite de lumière plutôt que d’une matière solide.

- Mets-y ton manteau. Il y retrouvera un peu de fraîcheur…
Et Jort y jeta sa cape.

- Ah… je parierais que tu n’as jamais vu ça… Vous n’avez pas ce genre d’engins dans votre désert ?

- Non vraiment pas, je n’ai jamais vu ça…

- Cette machine analyse simplement les composants des textiles qu’on lui donne et détruit tout ce qu’elle n’arrive pas à identifier. Autrement-dit, c’est une machine à nettoyer à sec. Ici aussi, nous n’avons pas beaucoup d’eau tu sais… Au fait tu n’avais rien laissé dans tes poches ?..

Non, je n’avais rien dans mes poches. Tout ce que je possédais se trouvait dans ma besace, moins que rien d’ailleurs.

Jort me fit entrer dans une salle située à droite du couloir d’entrée. La lumière jaillit aussitôt, diffuse et agréable, semblant provenir de nulle part. L’ameublement était sobre, très géométrique et me parût peu fonctionnel.

- Assieds-toi, fit Jort. Mets-toi à l’aise.

Suivant son exemple, je me laissais tomber sur une sorte de divan métallique. Malgré son aspect très inconfortable, il s’avéra au contraire souple et moelleux.

- Tu dois avoir soif après cette poussière, non ? Que puis-je t’offrir ?

- Que buvais-tu au tripot ? demandai-je.

- C’était un mihl. C’est alcoolisé, bien sûr, rafraîchissant et un peu amer. C’est très apprécié ici. Gogol, deux mihls, veux-tu, dit-il en élevant un peu la voix.

- Tiens ! A qui parles-tu donc ? demandai-je étonné. Tu ne vis pas seul ici ?

- A Gogol, mon robot ménager, répondit Jort en riant. Je l’ai baptisé comme ça. Nous sommes très attachés l’un à l’autre, ajouta t’il avec un clin d’œil.

Un petit robot fit son entrée dans la pièce, tenant un verre dans chacune de ses pinces articulées. Tout compte fait, il n’était pas si petit que cela. Il avait presque ma taille et était surtout très trapu. Il avait une apparence luisante et lisse mais en y regardant de près, il était composé d’une multitude de plaques coulissantes, de clapets et de tiroirs. Il était très impressionnant…

- Merci Gogol, fit Jort en prenant les verres et en m’en tendant un.

Le robot émis un drôle de cliquetis et disparût dans le couloir.

- Tu lui parles comme à une personne ? m’étonnai-je.

- Bien sûr… En fait, je ne sais pas très bien ce qu’il comprend et ce qu’il sait faire exactement.

- Où donc as-tu dégotté une machine pareille ?

Jort se renferma et resta silencieux un moment, comme perdu dans ses pensées : « C’est là justement que commence mon histoire… »

Après un autre silence : « …Je suis un voyageur de l’Empereur… »

Je regardai Jort, consterné. « Oui… je sais, cela ne te dit rien… Je suis chargé d’explorer sans cesse de nouveaux mondes et de rapporter de chaque voyage de nouvelles richesses à l’Empereur. Nous sommes une dizaines de voyageurs de l’Empereur. Nous avons une équipe de scientifiques et de techniciens avec nous. Un rapport est rendu à l’Empereur à l’issu de chaque mission. Ces rapports viennent rejoindre des centaines d’autres qui sont archivés dans la bibliothèque privée de l’Empereur et à laquelle personne d’autre que lui n’a accès. Je fais un travail de mise à sac, je pense que tu l’auras compris. Je vole, je pille et je tue au besoin… Et puis je consigne tous ça par écrit et je recommence ailleurs. Ce n’est pas bien joli, n’est-ce pas ? »

Je ne savais même pas qu’un tel travail puisse exister et j’en restais sans voix.

Jort continuait : « Gogol provient de l’une de mes dernières expéditions. J’aurais du le donner à l’Empereur, bien sûr, mais je n’en ai pas eu le courage… ou plutôt…. quelque chose m’en a empêché. J’ai été entre autre sur la planète des Ziens… tu sais, ces êtres étranges dont tu as vu un exemplaire au tripot ? J’y ai été juste avant que leur planète ne soit détruite. Ca a été un fameux feu d’artifices. Une collision avec une énorme météorite… Les Ziens connaissaient la catastrophe depuis un très long moment mais ils ont une manière de… penser… de fonctionner… très différente de la nôtre. Ils sont totalement incompréhensibles et imprévisibles. Ils attendaient… voilà tout. Fort peu en ont réchappé et s’il y en a, c’est bien malgré eux qu’ils sont encore en vie. C’est nous, les voyageurs de l’Empereur qui les avons ramenés ici sur ordre impérial. Je me pose sans cesse la question si c’est un bien ou un mal que nous avons fait là…. Bref, maintenant il ne reste rien de leur monde. Un simple amas de déchets gravitant autour d’un noyau. C’est dommage, c’était une superbe planète avant… Que nous avons pillée à loisir, comme tant d’autres d’ailleurs. Les Ziens ne connaissent pas la violence. Ils ne savant pas se défendre… ou peut-être ne le veulent-ils pas… Mais je m’éloigne complètement de mon sujet. Au fait, je t’ai parlé de l’Empereur. Mais dans ton désert, sait-on qui il est ? »

- Pas vraiment, constatai-je. Beaucoup de légendes circulent. Souvent pour faire peur aux enfants. Il représente un mythe qui ne doit pas reposer sur la moindre vérité, je pense. Ce sont des  histoires qui se transmettent de père en fils et de mère en fille avec toutes les déformations qui s’imposent en pareil cas…

- Alors je dois te donner quelques explications à son sujet, reprit Jort. Tu comprendras mieux la suite de mon histoire après… Peu de gens peuvent se vanter de l’avoir vu en personne. Car si l’Empereur est un mythe pour les tribus du désert, il l’est également pour les habitants eux-mêmes de cette ville. Même moi, je n’ai affaire qu’aux Mayors. Ils sont ses intermédiaires privilégiés… pour une raison de sécurité, bien entendu. D’autant plus qu’ils ont subi une opération au niveau du cerveau qui en fait des robots de chair humaine entièrement contrôlés par l’Empereur…

« Revenons à l’Empereur… Il aurait l’apparence d’un homme d’âge mûr, extrêmement beau et ne vieillissant jamais. Il est cruel et ne s’embarrasse d’aucun sentiment inutile. On dit même qu’il est incapable d’avoir le moindre sentiment. Il serait aussi inhumain que ses Mayors. Je pense que tu as entendu parler de son immortalité… c’est elle qui entretient toutes les histoires farfelues qu’on peut entendre sur l’Empereur. Pourtant, elle est réelle et il aurait de plus certains pouvoirs surnaturels et inexplicables. C’est une énigme vivante, notre Empereur. Je me demande parfois s’il s’agit bien là d’un être de chair et de sang comme toi et moi. Peut-être y a-t-il un lien entre les trésors de toute nature qui lui sont rapportés des planètes que nous pillons et ses dons incompréhensibles… »

« En tout état de cause, notre Empereur est un despote. Il a récemment modifié sa garde. Il y a d’abord les gardes de catégorie A, les Mayors qui incarnent comme je viens de te l’expliquer la volonté directe de l’Empereur. Ils sont à peu près 500. Ensuite, viennent les gardes de catégorie B. Il doit y en avoir environ 50 000, divisés en sections de 100, chacune commandée par un Mayor. Il s’agit là de la garde officielle. Ensuite, il y a les Reptos et les mutants-reptos ou Repthommes dont personne ne connait le nombre exact. Ils sont employés pour les basses besognes. Ces êtres échappent à tout contrôle, assassinent dans l’ombre et représentent la pire engeance qui soit. On ne sait même pas d’où ils viennent exactement… je parle des Reptos, bien sûr… puisque les Repthommes ne sont que le fruit d’un croisement. J’ai vaguement entendu dire qu’ils viendraient de la planète Reptosia mais rien n’est prouvé et c’est une planète dont je ne connais pas l’existence. Mais j’avoue que cela ne m’étonnerait pas que l’Empereur ait fait venir ces êtres dont la cruauté ne peut que l’attirer. En tout cas, méfie-toi d’eux. Les Reptos comme les Repthommes sont totalement démunis de sentiments humains et pour eux, tuer n’est qu’un jeu. »

« Tout ce que je viens de te décrire représente le joug impérial qui pèse sur nous. Comment veux-tu que les habitants de cette ville ne soient pas morts de peur en permanence ? Ils risquent leur peau à tout moment. Les gardes sont vicieux et abusent de leurs pouvoirs, les Reptos et les Reptommes sont des bêtes sanguinaires… Le terrorisme de l’Empereur encadre le tout… Pourtant, ce système a ses limites géographiques puisqu’il ne va pas au-delà des portes de la Capitale ou à peine. Le despotisme impérial se ressent exclusivement dans cette ville à cause de la densité de sa population, je suppose. Il est vrai qu’en dehors de ces murs, ce ne sont que des déserts avec quelques tribus disséminées et incontrôlables. »

« Vois-tu, j’ai parfois l’impression de vivre dans une ville de fous. Tout est rationné, nourriture, eau, vêtements… jusqu’au plus petit outil de travail. Il y a des Reptos partout et qui sèment la panique… des patrouilles de gardes qui sillonnent les rues en permanence. Il n’y a même plus d’enfants… la vie est trop misérable pour donner envie de procréer. Les rares enfants qui naissent sont souvent tués par leur propre mère… Tout est en ruine… Notre ville comme notre planète sont en train de mourir. Personne n’a plus d’espoir. Personne n’a plus de raison de vivre… »

Les propos de Jort me stupéfiaient. J’y ressentais tellement d’amertume que cela me rendait malade. Que mon désert rouge était donc éloigné de tout cela ! Même si nos conditions de vie étaient désespérantes, personne n’en avait jamais parlé avec autant de fatalité que Jort.

Celui-ci poursuivait comme s’il se parlait à lui-même : « …je suis rongé par tout le mal que j’ai pu causer pour le compte de l’Empereur. Tu ne peux pas comprendre ce que je ressens… »

« Enfin, bref… c’est mon dernier voyage qui est à l’origine de mes problèmes. Je suis allé plus loin que les autres fois. Plus loin aussi que les autres voyageurs, je crois. C’est normal, après avoir écumé toutes les planètes environnantes, il faut bien aller de plus en plus loin. Or j’ai découvert un monde merveilleux… fantastique. Il est si beau que j’ai du mal à le décrire faute de mots et de moyens de comparaison. Ferme les yeux et essaye d’imaginer… C’est une planète avec une atmosphère si limpide que le ciel en paraît bleu. Tiens, le même que celui de mes yeux pour te donner une idée. Il n’y a aucune poussière ambiante. Tout y est clair et pur. Le regard se porte au loin. Le sol est irrigué par un nombre incroyable de cours d’eau qui coulent en toute liberté… fantastique ! Cette eau favorise une végétation verdoyante et luxuriante avec des fleurs et des fruits d’une diversité extraordinaire. Ces plantes ne ressemblent pas du tout à celles que tu connais. Elles ont de grandes feuilles bien charnues et très vertes, pleines de vie, parfois immenses. Elles ont une couleur qui n’existe pas ici. Ce vert est incroyable d’intensité. Les fruits que j’ai goûtés étaient délicieux et juteux. Très caloriques, très nourrissants et il y en a tant… tant que tu en veux… Le climat de cette planète est doux et stable. Un soleil jaune lui donne une douce chaleur que l’on peut ressentir jusqu’au plus profond de soi. Ce soleil est en fait une boule de feu ou plutôt un astre en combustion d’après nos scientifiques. Enfin, ce n’est pas mon domaine cela… On a plus envie de partir de ce monde une fois qu’on y a posé un pied. Tous les membres de mon équipe ont ressenti ce bien-être extraordinaire qui se dégage de cette terre. En fait, on aurait mieux fait d’y rester… si seulement on avait pu savoir ce qui nous attendait à notre retour… »

Par Marc Drissi - Publié dans : Les réfugiés du temps
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Lundi 7 mai 2007
Assis dans un tripot de la vieille ville, je me sentais seul au milieu de la foule. Les races inimaginables qui se côtoyaient là me causaient un certain malaise. Ce n’était pas dans mon village qu’une telle promiscuité eût été possible. D’ailleurs, cette idée était complètement ridicule. Aucun étranger ne pouvait s’intéresser à quelques masures de pierres rouges éparpillées dans le désert.
Je n’avais jamais vu cela avant d’arriver dans la Capitale. Même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais pas pu imaginer des personnages aussi extraordinaires.
A côté de moi, un être à tentacules psalmodiait dans un langage incompréhensible. Un peu plus loin, une créature étrange avait le corps couvert d’écailles luisantes et métalliques. Je ne pus discerner si elles étaient naturelles ou non. Un être à la peau translucide et blanchâtre, avec un nombre incroyable d’appendices formait à lui seul un orchestre. Il jouait d’une dizaine d’instruments différents. La mélodie était triste. Très triste… Et poignante… Montée sur un podium au fond de la salle, la créature était baignée dans des faisceaux de lumière rouge perçant la fumée du tripot.
En face de moi, j’avais remarqué un homme au visage tanné et aux cheveux grisonnants. IL me paraissait pourtant jeune encore. Peut-être même pas beaucoup plus âgé que moi.
Son comportement m’intriguait. Cet homme était entré juste derrière moi dans la salle. L’air inquiet, il donnait l’impression de vouloir passer inaperçu. Son regard fureteur épiait sans cesse tout mouvement autour de lui. Il buvait un liquide bleuâtre et mousseux qui lui laissait une frange d’écume au bord des lèvres chaque fois qu’il y portait son gobelet.
Moi, j’avais pris une shotra. J’aimais particulièrement cette liqueur à base de cactée, très populaire sur Cinéa. Et puis surtout, je n’avais aucune idée du nom et de la composition des breuvages que je voyais autour de moi et dont la diversité m’effarait.
Mon vis-à-vis planta brusquement ses yeux dans les miens. Il avait le regard étonnamment bleu. Un bleu très rare, limpide et qui me mit presque mal à l’aise.
Sans savoir pourquoi, je me sentais attiré vers cet homme. Ce devait être son comportement qui piquait ma curiosité. Ou bien l’intensité du regard qu’ill avait porté sur moi.
Je me sentais de plus très seul, n’ayant pu communiquer avec personne depuis mon arrivée dans la ville.
Dans mon village, j’étais connu pour être plutôt bavard, expansif et recherchant volontiers de nouveaux compagnons à entraîner dans des discussions sans fin comme je les aimais.
- Excusez-moi. Quelque chose ne va pas ? Demandais-je à brûle pourpoint à mon vis-à-vis.
- En quoi cela vous regarde t’il ? Fit l’homme, cinglant. Il me lança un regard meurtrier.
Je poursuivis maladroitement : « J’ai cru remarquer que vous n’étiez pas à l’aise. On dirait que vous êtes malade…. Ou que vous craignez quelque chose. Je viens seulement d’arriver dans la Capitale mais je peux peut-être vous aider. En fait, pour tout vous dire, vous êtes la première personne à qui je parle… Ce n’est pas du tout comme je l’avais imaginé, ici…. Et les gens ne sont pas très… causants… »
L’homme sourit ironiquement : « Vraiment ! J’avais bien compris que vous étiez nouveau dans cette ville. »
- Ah ?
- Il se reprit à regarder autour de lui avec nervosité.
- Qu’est-ce que c’est ? Demandai-je en désignant la créature à tentacules sur le podium.
- Un Zien…
- Ah ? Un… Comment dites-vous ? Un Zien ?
L’homme avait peur. Depuis que j’avais mis un pied dans la Capitale, je m’étais rendu compte qu’il y régnait une atmosphère tendue comme si un danger pesait en permanence sur ses habitants. Les rues étaient désertes mais on sentait une vie étouffée derrières les portes, dans chaque encoignure, sous les porches sombres… Les troquets regorgeaient de monde par contre. Etait-ce la fumée obscurcissante, l’alcool ou la promiscuité qui attiraient tous ces êtres dans de tels endroits ? NE sachant trop où aller, j’étais entré au hasard là où je voyais du monde…
- Mais d’où viennent ces Ziens ? Demandai-je. Je n’en avais encore jamais vus avant d’arriver ici.
Mon vis-à-vis soupira et prit un air excédé : « Il s’agit de réfugiés. »
- Pourquoi des réfugiés ? D’où viennent-ils ? Que leur est-il arrivé ?
- Ils ont été presque totalement exterminés. Une catastrophe naturelle…
Se désintéressant de moi, l’homme fixait maintenant la créature à écailles. Son regard était un mélange d’amertume et de haine.
- Et cet être ? Quel est-il ? demandai-je à nouveau en désignant la forme miroitante sous les spots.
Il grimaça : « Un mutant. Un croisement entre un homme et un Reptos… »
- Un Reptos ?
Un éclair de colère passa, fugitif dans ses yeux. Puis il me regarda attentivement comme s’il découvrait seulement ma présence : « Tu ne sais vraiment pas ce qu’est un Reptos ? »
Il me scrutait de ses yeux durs et froids.
Je me délectais du moment. Voilà ce que j’attendais : briser cette carapace protectrice qui empêchait toute communication et voir cet homme s’ouvrir peu à peu…
- Bien sûr que non, je ne sais pas. Je viens du village de Karpo dans les déserts du Sud où j’ai toujours vécu. Ce ne sont plus que des ruines au milieu de roches rouges… Et je n’ai jamais vu de Reptos… ou de Ziens.
- Bien sûr ! Un homme du désert. Je m’en doutais. Tu n’es pas un traîne-désert, au moins ?
- Certainement pas, rétorquai-je violemment. Ma famille habite un village et faisait même de la culture et de l’élevage avant que l’eau ne commence à manquer. Je suis parti pour tenter ma chance dans la Capitale.
- Excuse-moi si je t’ai blessé, dit l’homme en me fixant droit dans les yeux. Je déteste les traînes-désert. Mais dis-moi, les autres membres de ta famille ?
- J’ai essayé de les convaincre de partir aussi, répondis-je. Il n’y a rien eu à faire. Tous les membres de ma tribu sont trop attachés à leur terre et à leurs habitudes. Ils préfèrent mourir peu à peu de faim et de soif plutôt que d’affronter l’inconnu.
- Et quel inconnu ! Se moqua l’homme. Elle est belle notre Capitale, hein ?
- Elle est sale, constatai-je. D’une saleté repoussante. Elle sent mauvais. Elle sent la mort. Je m’attendais à autre chose…
L’homme haussa les épaules et jeta un nouveau regard circonspect autour de lui. Je sentais la nervosité l’envahir à nouveau.
- Tu as peur de quelque chose, n’est-ce pas ? Demandai-je.
Il me lança un bref coup d’œil, presque mauvais : « Je te l’ai déjà dit. En quoi cela te regarde t’il ? Mêle-toi donc de tes affaires et laisse-moi en paix. »
Je n’avais pas l’habitude de lâcher prise si vite.
- Ecoute… Je viens d’arriver ici et je ne connais personne. Tu es le seul avec qui j’ai pu échanger quelques mots. Alors comprends-moi, je n’ai pas du tout envie de te laisser tomber comme tu me le demandes. J’ai de plus l’impression que tu as de sérieux problèmes. Tu ne me sembles pas être du genre à avoir peur de ton ombre, n’est-ce pas ?
Mon vis-à-vis pinça les lèvres, leva les yeux au plafond et sembla en proie à des sentiments contradictoires. Puis son visage s’apaisa quelque peu. J’y remarquais même comme un soupçon de sourire, quoique crispé.
- Tu ne me lâcheras pas, n’est-ce pas ? demanda t’il.
- Je n’en ai pas l’intention, répondis-je fermement.
- Pourquoi ?
- Tu m’intéresses, voilà tout. Je suis persuadé que tu es différent des autres habitants de cette ville. Du moins, pour le peu que j’en ai vu. Ils ont tous l’air de lâches. Toi, non. Tu as peur, c’est évident mais tu n’es pas un lâche. J’en mettais ma main à couper. Et je sais jauger un homme, crois-moi. Je peux peut-être t’aider et me faire de toi un ami. L’amitié est essentielle pour moi, je ne peux pas vivre sans.
- Bien… je ne pense pas avoir le choix, fit-il ironique. Son regard bleu se teintait maintenant d’une chaleur que je n’y avais pas encore vue.
- Tu ne pas le choix en effet, dis-je d’un ton sans réplique.
Nous partîmes à rire de bon cœur. J’avais gagné la manche.
- Je m’appelle Jort, dit l’homme.
- Et moi Sharka. SI tu as un problème, tu ne risques rien avec moi. On peut faire confiance aux hommes du désert, je suppose que tu le sais. Quant aux traînes-désert, je les hais autant que toi. Ils représentent une sous race à laquelle je ne voudrais en aucun cas appartenir. Tu vois, tu peux me parler sans crainte.
Le regard de Jort se fit à nouveau perçant et scrutateur.
- Tu as peut-être raison. Je n’ai pas l’habitude de pouvoir me confier. Après tout, quel danger pourrais-tu représenter pour moi…. Tu n’es ni un garde ni un Reptos. C’est ceux-là que je crains. En fait, je finis par suspecter tout le monde…
- Et que crains-tu exactement ? Demandai-je.
- C’est ma vie qui est en jeu en ce moment, c’est aussi simple que ça….
- Ta vie ?.. Je restais sans voix.
- Oui et crois-moi, je ne suis ni un rêveur ni un paranoïaque. Je suis au contraire réaliste et d’un tempérament gai et optimiste. Du moins, j’étais comme ça avant….
- Mais que s’est-il passé ?
- Attends un peu. Si je t’ai dit ça, c’est plutôt pour te décourager. Tu comprends ? Je ne veux pas te faire prendre dans le même piège que moi. Tu ferais mieux de passer ton chemin….
- On dirait que tu ne m’as pas bien compris, Jort. Je t’ai dit que tu m’intéressais justement parce que j’ai senti que tu étais différent des autres. Tu ne fais que renforcer cette idée et piquer ma curiosité, c’est tout.
- Mmmh… Vous êtes vraiment étranges, vous autres. Peut-être est-ce du aux conditions dans lesquelles vous vivez… J’ai entendu parler du code de l’honneur des hommes du désert et d’autres choses encore. Je ne me souviens plus… Je n’avais encore jamais rencontré un homme comme toi. Tu sais que dans la Capitale, vous faites figure de légende… Je ne pense pas qu’il y ait souvent un homme du désert qui franchisse les portes de cette ville. Je parle d’un vrai bien sûr et non de ceux qui vivent dans l’ombre de la Capitale. Un homme des déserts lointains comme toi… Tu te rendras vite compte que les habitants de cette ville n’ont rien à voir avec toi. L’honneur, la droiture, la franchise, le courage… Tout cela ne signifie rien ici. Peut-être perdras-tu ça aussi, un jhodi…
- Veux-tu dire que moi aussi, j’aurai peur de mon ombre ? Que je deviendrai un froussard et un lâche !..
J’étais hors de moi…
- Assez, coupa Jort. Non en fin de compte je ne le pense pas sérieusement. Cela me fait vraiment du bien de rencontrer un homme comme toi.
- Tu t’es arrangé pour détourner la conversation, remarquai-je. Si on y revenait ? Nous parlions de tes problèmes….
- Comme tu veux. Je t’ai prévenu que je représentais un danger pour toi. Il vaudrait mieux que tu ne m’ais jamais rencontré et que tu oublies mon nom… tu le peux encore…
- Arrête, le coupai-je. Ne recommence pas, de toute façon, il est trop tard.
- Fort bien, mais pas ici. Certainement pas ici… Même si je me sens en sécurité là où il y a du monde, je ne veux pas t’en parler ici. Allons chez moi. Je t’offre un toit, ça tombe bien tu n’en avais pas. Je pense que tu dois avoir faim aussi…
J’acquiesçais pendant que Jort fourrageait dans une de ses poches. Il en extirpa quelques jetons qu’il lança négligemment sur la table.
- Viens, j’ai réglé aussi pour toi. Suis-moi…
Par Marc Drissi - Publié dans : Les réfugiés du temps
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Dimanche 6 mai 2007
Belle dort tranquillement.
Ses paupières frémissent. Belle entre dans une phase de sommeil paradoxal. Celui du rêve. Et celui-ci ne sera pas ordinaire.
Belle n’aime pas toujours se souvenir de ses rêves. Il y en a parfois !..
Mais elle n’oserait jamais en parler… à quiconque…. Il y a des rêves si étranges…. Si on savait !..
Peut-être passerait-elle pour anormale. Vicieuse !.. Ou même pire encore. Autant ne pas savoir, d’ailleurs.
Mais personne ne peut maîtriser ses rêves. On est obligé de les subir… Alors tant pis, allons-y…
 
Il fait noir… Tant mieux, c’est un bon début… Si seulement cela pouvait continuer comme ça…
En plus, Belle se sent bien, comme dans un cocon. C’est agréable cette sensation. On se sent protégé, il ne peut rien vous arriver. Ce n’est pas un noir gênant ou terrifiant comme elle en a déjà connu. Non, c’est un noir plutôt rassurant, maternel, intemporel, idéal…. Le symbole même du bien-être qu’on a jamais connu et qu’on ne connaîtra plus jamais…
Et en effet, brusquement, un bruit étrange comme un craquèlement se fait entendre tout autour de Belle. Le son est pénible à supporter. Elle devine que ce bruit signifie pour elle la fin de ce monde tranquille où elle sommeillait si douillettement. Ce bruit signifie le commencement de l’inconnu et Belle déteste ce genre de situation.
Une toute petite fente lumineuse apparaît. Puis deux, puis trois…. Un pan entier de noir disparaît pour ne devenir qu’une lucarne aveuglante.
Belle cache ses yeux derrière ses mains. Cette lumière est trop insupportable.
Belle écarte très prudemment un doigt. Elle ne devrait pas car elle va au devant d’un danger auquel elle ne veut pas avoir à faire face. Pourquoi donc se sent-elle obligée de voir ce qu’elle ne veut pas regarder ? C’est son rêve qui l’y oblige, bien sûr…
Belle constate qu’il s’est maintenant créé un passage assez large pour qu’elle puisse l’emprunter… Mais pour aller où ? Hors de question ! Elle est trop bien ici. Elle vivait dans le noir. Il n’y avait donc rien à faire, rien à connaître, rien à décider, rien à entreprendre. Il n’y avait aucune surprise, pas de questions à se poser. Il suffisait de se laisser vivre (à condition, bien sûr d’appeler cela vivre !)
Mais Belle croyait que c’était cela la vie. Elle n’imaginait même pas qu’il puisse y avoir autre chose, un ailleurs…
Il lui faut hélas prendre une décision. La première. Elle le sait, son rêve le lui commande et elle n’a pas le choix. Cette lumière aveuglante ne la laissera plus jamais en paix.
Belle fait un pas en avant. Un tout petit pas. Elle a toujours les mains sur les yeux, elle tremble de tous ses membres et voudrait bien ne pas avoir de jambes car celles-ci la forcent à avancer alors qu’elle ne le veut pas.
Et les voici qui lui font faire un deuxième pas en avant !.. Et encore un !
Belle se trouve maintenant juste devant une espèce de porte ou d’ouverture, une sortie ou un passage, c’est difficile à dire. Elle ne sait quel nom donner à cette chose qui l’attend…
Doit-elle passer de l’autre côté ?
Voyons Belle ! Tu le sais bien. Le rêve te le commande. C’est ton rêve et celui de personne d’autre. Tu en es l’actrice. Aussi ne regarde pas autour de toi pour savoir s’il n’y a personne d’autre. C’est bien inutile…
Belle glisse un pied par l’ouverture. Attention Belle, les bords sont coupants. Ne vas pas te blesser dès maintenant…
Le pied de Belle rencontre une surface dure de l’autre côté. C’est rassurant mais ce n’est pas suffisant pour se lancer ainsi vers l’inconnu. Alors que Belle se prépare à retirer sa jambe après cette expérience déjà audacieuse en soi, une brusque poussée la projette au-dehors.
Sous le choc, Belle a du ôter les mains de ses yeux pour se rattraper. Elle découvre bien malgré elle un monde totalement inconnu, inimaginable. Tout n’est que mouvement, couleur, musique, parfum. Le sol sur lequel elle repose maintenant est moelleux. Quelles étranges sensations !
Tout semble hostile à Belle mais pourtant rien ne l’agresse. Ce pourrait-il, même, que Belle ne sente comme une sorte de bien-être l’envahir ? Si cela était, Belle serait bien incapable de l’admettre. Non. Belle n’a jamais souhaité autre chose que rester confinée dans son ancien monde et elle ne veut pas en démordre. Sa vie n’est pas ici mais derrière elle, là où il n’y avait rien de toutes ces choses qu’elle ne connaît pas.
Belle tourne la tête avec nostalgie. Un énorme œuf se dresse là. Il est tout blanc, tout lisse, sans une fissure et il est merveilleusement rassurant. C’était donc cela, le monde d’où elle vient : un œuf ! Mais il est tellement beau, tellement sécurisant…
Belle voudrait y retourner. Mais il n’y a plus d’ouverture maintenant. L’œuf est clos à jamais pour elle et elle est à l’extérieur.
Que faire ? Rester à côté de l’œuf en espérant qu’il s’ouvrira un jour pour l’accueillir à nouveau ? Vain espoir, Belle. Tu sais très bien que l’œuf doit être en train de couver et de dorloter quelqu’un d’autre que toi. Et que celui-ci se trouvera aussi un jour dans la même situation que toi en ce moment…
Mais enfin ! Belle ne se sent pas du tout prête à affronter le monde qui lui tend les bras.
Se serait-elle sentie prête un jour si l’œuf n’en avait pas décidé autrement ? Certainement non. Belle le sait mais si confusément…
Le corps de Belle réagit maintenant aux sensations qui l’environnent. Elle sent son corps comme elle ne l’a jamais senti auparavant. Elle découvre ses sens.
L’herbe sur laquelle repose Belle est si douce, si moelleuse !
Une étrange volupté l’envahit. Des parfums inconnus la grisent et des chants l’étourdissent.
Qu’est-ce que tout cela veut dire ? Belle doit-elle se laisser aller ou bien au contraire lutter contre cet environnement qui la met dans un si étrange état ?
Qu’est-ce qui va lui permettre de choisir ? Personne n’est là pour la conseiller, la guider…
Elle est seule, cette situation est désespérante et Belle se laisse aller sans force sur l’herbe tendre.
Plus tard, beaucoup plus tard, Belle semble reprendre conscience. Son esprit paraît s’éveiller à son tour. Il est vrai que dans l’œuf, il ne lui servait à rien et demeurait inerte.
Le fait est que dans l’œuf, Belle eut juré être en possession de toutes ses facultés tant mentales que physiques. Elle comprend maintenant qu’il n’en était peut-être rien. Elle réalise que son être en dormance ne demandait au contraire qu’à s’éveiller. Mais tout cela est encore bien flou pour sa pauvre tête fatiguée, prête à exploser après tant de nouveautés et de frayeurs.
Après tout, la vie est peut-être là qui l’attend alors qu’avant… Est-il possible qu’elle ait en elle tout ce qui est nécessaire pour vivre… Cette nouvelle vie… Mais ne sache pas comment faire pour utiliser ses ressources ?
L’œuf se serait-il trompé et l’aurait-il fait sortir trop tôt du cocon où elle se trouvait si bien ? En tout cas, le résultat, c’est qu’il la laisse seule et désemparée maintenant.
Cet œuf ne devait pas être le bon ! Il aurait mieux valu que Belle soit dans un autre œuf qui l’aurait certainement accompagnée plus loin ou même mieux, qui l’aurait gardée en lui à jamais.
Où donc trouver un autre œuf qui accepte de la couver de nouveau, de la préserver, qui lui permette de retrouver ce noir si rassurant ?
Belle sait au plus profond d’elle-même qu’un tel œuf n’existe pas mais elle fouille du regard l’horizon, perdant ainsi le peu de lucidité qu’elle avait péniblement acquise.
Et Belle aperçoit effectivement quelque chose qui ressemble à s’y méprendre à un autre œuf, très loin. Elle constate avec la plus grande satisfaction qu’il est aussi blanc que celui dont elle vient. On dirait même qu’il est en train de se craqueler à son tour. Cela signifie que…
Belle se précipite, prise d’un espoir insensé. Elle sait ce qui va se passer. L’œuf va libérer un être et si elle arrive à temps, elle pourra prendre sa place avant que l’œuf ne se referme de nouveau.
Belle trébuche et voudrait avoir des ailes. L’œuf est encore bien loin et déjà, un morceau vient de s’en détacher, tombant dans l’herbe et se brisant en mille éclats laiteux. Belle interrompt brusquement sa course, stupéfiée : Un être vient d’être projeté hors de l’œuf tout comme elle l’a été. Il est étrange, cet être. Il n’est pas fait comme elle. Il est différent. Très différent, même, mais Belle ne saurait dire en quoi exactement : elle ne se connaît pas assez elle-même.
Et Belle pleure de rage et de déception car l’œuf est de nouveau clos et semble maintenant hors de portée. Ses contours ne sont plus aussi nets et Belle ne paraît pas s’en être approchée le moins du monde.
L’être, lui, est tout prêt et bien réel. Il est en train de se frotter les yeux… Et puis il regarde autour de lui… Et soudain il sourit.
Belle ne comprend pas ce qu’elle voit. Personne ne peut se réjouir de se voir expulsé de son œuf, cela, Belle en est certaine. Alors ou elle ne peut se fier à ses propres yeux, ou il s’agit d’un fou dont les réactions imprévisibles et anormales lui ordonnent de fuir à toutes jambes…
Mais l’être vient de remarquer Belle. Elle se sent gênée. Elle se rend compte qu’elle n’a rien sur elle. Elle aurait du pensé à se cacher, où a-t-elle la tête ! Que va dire cet être étrange ? Que va-t-il faire ?
- C’est beau, n’est-ce pas ?
C’est bien sûr la dernière parole à laquelle Belle pouvait s’attendre et elle est convaincue qu’elle a affaire à un fou.
- Qu’est-ce qui est beau ? demande t’elle tout en regrettant immédiatement d’avoir posé une telle question.
- Mais tout ! Rétorque l’être. Regarde autour de toi ! Tout est beau… Tu es belle… Il fait bon vivre, il y a tant de choses à faire maintenant ! Si tu veux, nous pouvons les faire ensemble.
- Mais je ne te connais même pas ! S’exclame Belle horrifiée. Et d’abord, pourquoi dis-tu que je suis belle ?
- Drôle de question, dit l’être d’un ton un peu moqueur. Je ne vois vraiment rien de laid autour de nous. Tu fais partie de ma vie maintenant, c’est pourquoi je te trouve belle comme tout ce qui m’entoure. Tu comprends ?
Belle demeure perplexe. Comment peut-on accepter de se retrouver brutalement dans un monde inconnu avec une telle sérénité ? Et comment peut-on trouver cala beau alors qu’elle-même continue à ressentir hostilité, dégoût et même pire encore ?..
- Sais-tu qui tu es ? Demande l’être à brûle pourpoint avec une pointe de tendresse dans la voix.
Belle reste coite. Rien ne lui vient à l’esprit.
- Je vois bien que tu ne le sais pas, reprend l’être. Tu es une femme et moi, je suis un homme…
Belle est affolée. Un homme !.. Voilà pourquoi elle se sentait gênée. Elle aurait du se cacher. Bien sûr que c’est un homme !.. Elle n’aurait jamais du se montrer à lui comme cela. Il ne le faut pas… Ce n’est pas bien… Mais qui donc lui a dit cela ?... Belle ne s’en souvient pas vraiment mais ce n’est pas bien, c’est sûr…
 
Ce regard d’homme posé sur elle, Belle ne le supporte pas. Et il n’y a rien à proximité pour se cacher…
L’homme sourit plus largement : « Je suis un homme mais je n’ai pas de nom. C’est à toi de m’en donner un. »
Belle ne comprend pas les paroles de cet homme. Elles sont si simples mais si éloignées de ses propres pensées à elle.
- Je n’ai pas de nom à te donner, dit-elle sèchement. Tu n’es rien pour moi. Je ne te connais pas…
Belle se mord aussitôt les lèvres. Elle ne voulait pas se montrer aussi dure. Les mots lui ont échappé mais aussi, ce n’est pas de sa faute… Elle se sent si vulnérable ici, dans un milieu qui lui convient si peu…
L’homme la regarde attentivement et ses yeux sourient toujours : « Je comprends. Tu ne peux pas voir les choses qui nous entourent de la même façon que moi. Ton œuf n’était peut-être pas aussi bon que le mien. Il a oublié quelque chose ou il a estimé que tu étais prête alors que tu ne l’étais pas encore… Peu importe car tu ne peux retourner en arrière. Mais moi, je peux t’aider. Je peux te donner mes yeux afin que tu voies les choses comme moi. Je crains qu’il y ait une anomalie quelque part et que les tiens ne s’ouvrent jamais. Il est inutile que tu souffres plus longtemps… »
Belle a un mouvement de recul. Cet homme est plus fou encore qu’elle ne l’avait cru au départ. Il lui fait don de ses yeux ! Il sera aveugle après, lui qui trouvait que tout était beau !
- Prends mes yeux, dit l’homme doucement. J’ai vu et je resterai toujours avec ma vision des choses. Tu as maintenant plus besoin de mes yeux que moi. Je sais qu’un jour, tu m’apporteras à ton tour quelque chose qui me manque à moi-même. C’est dans l’ordre des choses, tu sais…. L’éternelle complémentarité des éléments qui forment l’univers…
Belle se saisit pas très bien ces derniers mots mais elle reste sous l’influence de la voix de l’homme. Elle est douce et fait vibrer une corde inconnue jusqu’alors en elle. Elle ne saurait pas vraiment expliquer ce qu’elle ressent mais elle aime cette voix qui la rassure…
Et puis l’homme est beau, finalement. Belle ne s’en était pas encore rendue compte et elle est étonnée de cette découverte mais elle le trouve beau maintenant, séduisant, sécurisant et surtout, avec lui tout paraît si simple… Il est même prêt à faire un sacrifice pour elle qu’elle ne songerait pas à faire elle-même pour quiconque…
Belle sursaute. L’homme ne peut déjà plus la voir. Ses yeux reposent dans le creux de sa main. Il les lui tend. Belle sent des larmes couler sur sa joue : « Je ne peux pas accepter » Dit-elle en s’étranglant à moitié.
- Je t’en prie, prends-les. Cela me fait tellement plaisir de t’offrir quelque chose dont tu as infiniment plus besoin que moi. C’est l’amour de la vie dont je te fais don. Moi je l’ai déjà avec ou sans mes yeux…
A tâtons, l’homme a cherché les mains de Belle et les a trouvées. Ses yeux reposent maintenant dans les paumes de Belle. Ils sont doux et chauds. Belle les contemple et il lui semble qu’elle n’a jamais rien vu de plus beau… Il y a trop de mots pour les décrire ou il n’y en a pas assez…
Belle aime ces yeux autant qu’elle aime celui qui les lui donne. Cet homme n’aura pas de nom ou il les aura tous. Il est unique mais il est en même temps tout pour Belle. Il est l’unicité et l’universalité tout à la fois. Elle sait qu’elle ne pourra plus jamais s’éloigner de lui car elle ne serait plus que la moitié d’elle-même s’il n’était plus là.
Belle a besoin des yeux de cet homme comme elle a besoin de lui et de tout ce qu’il est.
Mais Belle demeure stupéfaite devant ses propres pensées et réalise brusquement qu’elle ne se reconnaît plus elle-même.
Belle rejette au loin ses yeux et les remplace aussitôt par ceux de l’homme.
Elle hésite à rouvrir les paupières  Que va t’elle voir ? Tout aura certainement changé ! Elle ne reconnaîtra plus rien, c’est sûr… Et tout sera merveilleux… Elle verra les mêmes choses que l’homme qui est en face d’elle….
Belle se décide à entrouvrir les paupières.
Prête à supporter la vue de beaucoup de choses, Belle n’est pourtant pas préparée à ce qui s’offre à elle.
Rien n’a changé ! Absolument rien ! Tout est pareil qu’avant, absolument tout !.. Terrassée par la douleur, Belle s’effondre à terre, anéantie.
L’homme a plus ou moins deviné ce qui se passe. Privé de ses yeux, il cherche Belle à tâtons et l’appelle doucement. Son amour le guide comme une seconde vue. Ses mains chaudes et tendres effleurent le corps recroquevillé dans l’herbe.
- Tout cela pour rien… Gémit Belle.
- Pas pour rien, dit-il avec ferveur. Tu n’as pas compris que je ne t’ai pas donné mes yeux comme une partie purement physique de moi-même. C’est mon amour, c’est mon être tout entier, c’est ce que je suis et ce que je serai qui est à toi et dont tu disposes comme de toi-même… N’oublie pas… avant moi, tu pensais n’avoir rien…
 
Le sommeil paradoxal prend toujours brusquement fin. Belle voudra t’elle se souvenir de ce rêve ?
Par Marc Drissi - Publié dans : Les nouvelles
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